La quête identitaire de Jennifer Lopez

 

C’est marrant, à force de vouloir nous dire qu’elle est toujours la même fille, la « same girl », « still Jenny from the block », Jennifer Lopez semble avoir développé un tropisme similaire à celui de Britney Spears parlant à longueur de chansons et de clips de ses difficultés à grandir sous le regard du monde entier sans rater sa vie sentimentale / se faire respecter en tant qu’artiste adulte / devenir folle. Mais là où Britney nous conte les affres que lui font traverser la pression médiatique et une célébrité début très jeune (pas que, mais ça revient souvent), J.Lo nous assène sa grande angoisse : perdre sa street cred’. Elle nous bassine donc depuis des années à grands coups de clips, de lyrics pas très subtiles et d’interviews de prestige qu’elle assume à fond ses racines latino et sa jeunesse dans le Bronx. Same Girl, son dernier clip, illustrant le premier « vrai » single de son futur huitième album (le premier « faux » single extrait, Live it up, ayant fait un flop mouillé il y a quelques mois), joue donc sur la même carte : Jennifer Lopez sortant de son palace de Manhattan avec son perfecto à deux plaques, son maquillage qui lui a effacé toute trace de rides ou de pores et sa casquette des Yankees, partant s’encanailler dans le métro puis dans son ancien quartier du Bronx incognito, limite genre caméra cachée, pour faire comme si elle avait la même crédibilité ghetto que Nicki Minaj ou Alicia Keys (option chant sur les toits du quartier et joueurs de violons pour donner une image de respectabilité musicale à l’ensemble).

Outre le fait que les instrus sont trop lourdement présentes et que l’on sent confusément que la chanson a été écrite pour une chanteuse qui aurait eu une voix plus puissante (cela se sent tout particulièrement sur les premier couplets), le résultat n’est pas très convaincant. C’est joli, c’est assez propre, mais franchement ce n’est pas un gros tube en puissance, et ça ne se démarque pas particulièrement du tout-venant ou, au hasard, de ce que proposerait une nénette de vingt ans de moins que J.Lo en guise de filler dans un premier album. Mais surtout, à force, on finit par se demander à quel « mythe » Jennifer Lopez nous renvoie, quelle version d’elle-même on était supposé aimer ou respecter davantage que celle d’aujourd’hui, pour qu’elle continue à nous dire qu’elle est « toujours » cette fille-là.  A bientôt 45 piges, quel est cet « âge d’or » auquel la chanteuse veut nous renvoyer ? Elle est toujours la « même fille », mais quelle fille ? L’adolescente anonyme qu’elle était et qu’on n’a pas connu ? La jeune danseuse / actrice galérienne qui apparaissait dans In Living Colors et dans un clip de Janet Jackson dans les années 90 ? La bomba latina qui a enflammé les charts dans la foulée de Ricky Martin en 1999 ? La méga popstar qui enchaînait les hits au début des années 2000 ?

Qui es-tu « toujours », J.Lo ? Et qu’est-ce que ça peut bien faire qu’on le sache ? Tu crois que ça va nous faire acheter un de tes albums pour la première fois depuis des lustres, c’est ça ?

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En se définissant sans cesse comme une fille qui n’a pas oublié d’où elle vient (du Bronx et de Porto Rico, on aura fini par imprimer), en martelant qu’elle est toujours « Jenny From The Block », Jennifer Lopez ne fait, en fait, que souligner qu’elle ne l’est plus. Quelle que soit la période de sa vie à laquelle cette « Jenny » est supposée nous renvoyer, elle n’a vraisemblablement plus grand’chose à voir avec la jet-setteuse friquée qu’elle est aujourd’hui. C’est que Jennifer Lopez veut gagner sur les deux fronts : la diva pleine aux as et la fille talentueuse aux dents longues du ghetto. Les deux faces de la « légende » J.Lo se complètent et se doivent de définir son personnage, si elle veut à la fois intéresser la presse et perdurer dans l’industrie grâce à des featurings hip-hop de qualitay et des ventes de disques pas trop catastrophiques (parce que, bon, soyons concrets, en dehors de sa « reprise » de la Lambada il y a trois ans – qui a fait plus d’étincelles sur YouTube que dans les charts, d’ailleurs – on ne peut pas dire que ces dernières années Jennifer Lopez a été la star la plus reconnue de l’industrie musicale). Ou l’éternelle contradiction entre être un artiste installé dans le paysage, riche, quadra et forcément embourgeoisé, et garder l’aura du jeune loup affamé de succès qui vous a motivé à vos débuts et (probablement) fait percer. Le problème étant que, n’eût-elle été latino (et encore, ce détail a plus d’importance aux États-Unis que dans le reste du monde, où elle est essentiellement perçue comme blanche), qu’est-ce qui différencie Jennifer Lopez aujourd’hui, en termes d’image, d’une Paris Hilton ou d’une autre people jet-setteuse quelconque ? Son talent ? Sa voix exceptionnelle ? Ses tubes de légende qui traverseront les décennies et marqueront l’histoire de la musique ? Non. La seule différence, c’est qu’elle vient du ghetto, qu’elle n’est pas née avec une cuillère en argent dans le cul, et qu’elle a gravi les échelons du « rêve américain », de la famille immigrée modeste à la villa dans les Hamptons. C’est peut-être la seule raison pour laquelle, musicalement, des gens respectent encore son travail aujourd’hui sans avoir besoin d’être remotivés par le souvenir de If You Had My Love ou de Love Don’t Cost A Thing. Et va savoir pourquoi, elle ne semble pas faire assez confiance à son staff talent pour laisser la qualité musicale de ses singles parler d’elle-même.

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