La teuf de Wall Street

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Oui, moi aussi j’ai été un peu gêné aux entournures par Le Loup de Wall Street, film estampillé « comédie » faute de mieux, et probablement assez drôle, effectivement, par ses outrances et ses effets de répétition, sur ses gargantuesques trois heures. Le film a été longtemps annoncé et teasé, notamment à la seconde où l’on a su que Jean Dujardin, après son oscar, y verrait l’un des premiers égotrips holywoodiens que lui permettait son nouveau statut de grand acteur devant l’éternité. Bon, le rôle est assez anecdotique (quoique constituant un charmant clin d’œil à l’accent français à couper au couteau qui amusa tant les animateurs de talk-shows US il y a deux ans), mais rien que d’avoir tourné avec une légende vivante comme Martin Scorsese, c’est le kif, non ? Mais je ne savais pas, pour autant, quoi attendre du résultat (je ne suis pas un aficionado de Martin Scorsese, dont les thématiques très viriles autour de l’histoire américaine me laissent un peu de marbre).

 

Si le nouveau film de Scorsese m’a un peu gêné, au-delà de sa longueur un peu massive (il y a des passages franchement dispensables), c’est plutôt pour son manque de subtilité. Combien le réalisateur croit-il qu’il nous faut de scènes de liesse et/ou d’orgie chez les employés de Jordan Belfort pour qu’on comprenne qu’ils sont dénués de la « morale » la plus commune grâce à la sensation de former une meute, par instinct grégaire corporate (et soif de fric, non ?) face à leur loup en chef, les libérant de toutes leurs inhibitions ? Combien de discours hallucinés au micro et de rails de coke dans la raie des fesses d’une pute nous faut-il (d’autant que c’est – si je puis me permettre ce qualificatif – un cliché des plus éculés) pour comprendre que Belfort avait une personnalité hystérique dans les années 90 ? Combien de fois doit-il passer à deux doigts de se faire gauler pour qu’on comprenne qu’il se croit béni des dieux et/ou au-dessus de la loi ? On a vite compris, et à force de répéter ces faits d’armes, on en oublie de donner au personnage une vraie psychologie, ou au moins une vraie relation avec un des autres personnages (Quelle relation, quelles conversations, quelles compatibilités de caractères expliquent son amitié avec Donnie Azoff ou sa femme ? Quels sentiments son jeu du chat et de la souris avec Kyle Chandler – entièrement inventé pour le film, puisque dans la réalité ils ne se seraient rencontrés qu’à l’arrestation de Belfort – fait-il naître chez lui ? C’est finalement assez survolé).

 

 

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Le fait que Belfort soit toujours vivant et bénéficie des royalties (en direct ou par ricochet du film) de son autobiographie, aussi, c’est un peu dérangeant. Je veux dire, ok, le narrateur (qui se trouve être le personnage de Belfort lui-même, parlant tantôt face caméra, tantôt en voix off) en met des couches et des couches sur le côté « on était vraiment des petits cons irresponsables lol », mais en vrai sa morale n’a guère évolué en fin de film : malgré la chute et les trahisons, c’est le même esprit flambeur et marketeux (la coke et les quaaludes en moins, peut-être – apparemment les dangers de la toxicomanie sont la seule leçon retenue par le personnage) qu’il va vendre dans ses séminaires pour cadres moyens rêvant de bouffer une plus grosse part de rêve américain. Cette absence de remise en question du personnage, qui semble davantage affirmer n’avoir pas eu de bol de se faire prendre qu’admettre avoir mal agi, trouve son incarnation dans cette grotesque scène de stylo qui sent la première année en école de commerce, mais que Scorsese a dû percevoir comme une bonne symbolique de « pourquoi notre monde est en crise ».

 

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Noyé dans un déluge de fuck, Le Loup de Wall Street offre à Leonardo DuCaprio une saisissante (mais est-il jamais mauvais ?) performance, habitée et survoltée, peut-être sa meilleure à ce jour, tout en nous livrant une belle quantité de moments agaçants de connerie et/ou d’esbroufe épate-bourgeois : la désormais célèbre prothèse de bite de Jonah Hill, la très laide tempête de synthèse en pleine Méditerranée, le très looooooooooong quart d’heure d’overdose de Quaaludes périmés, et bien sûr ces insupportables scènes dialoguées entre faux rois du monde, qui se croient tellement au-dessus de tout qu’ils s’envoient des valises de billets à la gueule en pleine rue (genre personne ne va rien voir ou dire)… La satire est réussie, car on finit vraiment par être lassé par ces têtes à claques, mais embarrassé de les avoir trouvés un peu marrants et d’avoir ressenti une légère forme d’empathie pour eux. Le Loup de Wall Street, à force d’enchaîner les scènes répétitives de fêtes, d’arnaques fiscales rigolardes et d’arrogance corporate crasse, nous a fait un peu perdre pied, alors que le monologue halluciné de Matthew McConaughey en début de film (dont l’essence est, en gros « sois un enfoiré, trompe ta femme autant que tu peux et drogue-toi un max parce que c’est ça la vie« ) nous avait amusé et a priori rebuté par sa bêtise. En fin de compte, l’expérience immersive de trois heures dans les yachts, les putes et la coke, moins dénonciatrice qu’elle n’en a l’air, nous aura un peu rapprochés de la logique et du mode de pensée de Jordan Belfort. Ce qui nous est vendu, dans les communiqués de presse et critiques média, comme une dénonciation hilarante des excès du monde de la finance, devient bel et bien, au bout de tout ce temps, la plongée réjouissante de Jordan Belfort dans les montagnes russes du rêve américain. Quand bien même il finit par se planter : il s’en tire à peu de frais, et vu l’angle du film, on trouve presque ça bien. Mais dès lors, on se sent un peu sale.

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