La vie est un long fleuve tranquille (mais au Japon)

tel père tel fils

 

Je vais voir peu de films asiatiques au cinéma, dans la mesure où c’est une partie du monde vers laquelle je ne me sens pas attiré. Un tort, probablement, tant c’est une partie importante du monde (démographiquement, un mastodonte) et tant tout le monde dit que l’Asie, c’est l’avenir. Tel père, tel fils, de Hirokazu Kore-eda, a obtenu lors du dernier festival de Cannes un prix bien particulier : le prix du jury. Ce prix, qui était auparavant le deuxième prix le plus important du festival (supplanté, depuis, par le Grand Prix) est un peu la chasse gardée du jury, le prix qu’il peut attribuer aussi bien à un acteur qu’à un technicien ou un jeune réalisateur à suivre, en guise de reconnaissance ou d’encouragement. C’est en tout cas l’un des prix les plus subjectifs du palmarès, l’un de ceux sur lesquels le jury ne prétend pas forcément à l’objectivité mais récompense son œuvre préférée, son coup de cœur « perso » du festival.

Depuis mai dernier, il se dit que Steven Spielberg a tant aimé Tel père, tel fils qu’il en a racheté les droits dans l’optique de l’adapter à Hollywood. Le pitch de départ, tout le monde, ou presque, le connaît déjà en France, puisque c’est à peu près le même que celui d’un film devenu culte : La vie est un long fleuve tranquille.

 

 

tel père tel fils masaharu fukuyama

Ici, en guise de familles Groseille et Le Quesnoy, les Saiki et les Nonomiya. Du côté des seconds, Ryoata, un architecte obsédé par la réussite professionnelle, forme avec sa jeune épouse et leur fils de 6 ans une famille idéale. Tous ses repères volent en éclats quand la maternité de l’hôpital où est né leur enfant leur apprend que deux nourrissons ont été échangés à la naissance : le garçon qu’il a élevé n’est pas le sien, et leur fils biologique a grandi dans un milieu plus modeste, les Saiki, donc…

Évidemment, et sans vouloir faire dans les clichés racistes, hein, comme on est au Japon, avec une histoire pareille, on ne fait pas une grosse comédie sociale bien grasse comme en France, mais plutôt une comédie dramatique amère. Il faut dire, même si le film d’Etienne Chatilliez abordait aussi ces sujets en son temps, que l’échange à la naissance génère bien des drames pour tout le monde : pour les parents devant faire le deuil de l’enfant qu’ils ont élevé, pour l’enfant devant se construire une place et une identité dans une nouvelle famille et une nouvelle fratrie, pour le parent amené à faire très tôt le bilan du début d’éducation qu’il a inculqué à l’enfant d’un autre, pour la mère qui se voit implicitement reprocher de ne pas avoir reconnu son enfant échangé…

 

 

tel père tel fils ryussei

 

Tel père, tel fils dure deux heures, avec un ou deux passages plus calmes mais qui m’ont semblé nécessaires à traduire les mois qui se déroulent, durant lesquels les deux familles se jaugent et les enfants s’apprivoisent. Le contraste social entre les deux familles joue un rôle, mais pas celui de la satire ou de la caricature : la famille Nonomiya est urbaine, aisée, vit dans un bel appartement dans une tour de verre, mais semble plus orientée vers l’idée de réussir que vers celle d’entretenir des relations chaleureuses. Leur enfant est gentil, discret, malingre, pas très impacté par ses petits échecs d’enfant, tandis que leur enfant biologique est grand, athlétique, à l’aise, vraisemblablement plus taillé pour la réussite individuelle. Le personnage de Ryoata, dont on sent vite qu’il est le personnage central du film, est assez tenté par l’échange, mais rien n’est simple dans une telle situation. Loin d’être le seul à décider, Ryoata va devoir composer avec sa femme, la famille Saiki, ses propres bagages familiaux, le procès contre l’hôpital, les liens du sang, et la tendresse accumulée au cours des six premières années de « son » garçon… Autant d’influences pour le moins contradictoires. C’est dans ses scènes de travail, notamment, qu’on sent grandir en lui le gap entre la vie qu’il a construite et celle qu’il aurait souhaité réussir à « synthétiser ».  Je n’ai pas encore vu Nebraska, mais la prestation de Bruce Dern, qui a obtenu le prix d’interprétation masculine cannois, a intérêt à être bonne.

Avec beaucoup de scènes très subtiles et contemplatives, mais aussi d’une quotidienneté très révélatrice, Tel père, tel fils suscite beaucoup d’émotions et de réflexions, et est porté par une ambiance oscillant sans cesse entre lourdeur et légèreté. C’est une assez belle surprise, qui me suit depuis la projection, et va probablement me pousser à donner un peu plus souvent sa chance au cinéma asiatique.

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