Brokeback Mountain, comment un grand film est devenu un opéra raté

 

brokeback mountain opera

 

 

Je n’ai su qu’il y a très peu de temps que Brokeback Mountain allait être adapté en opéra, ce qui, déjà, et sans même avoir vu le résultat, me semblait foireux. La nouvelle d’Annie Proulx était d’une sécheresse presque triste, sur moins de 100 pages, reflétant bien la simplicité du drame probablement ordinaire frappant les personnages, tandis que le film d’Ang Lee, en 2005, brillait par ses silences, ses longs plans contemplatifs sur les paysages et les visages, et par son économie de mots. Le pitch bien connu désormais de l’histoire de ces deux cow-boys, Ennis Del Mar et Jack Twist, qui se rencontrent et tombent amoureux lors d’un job d’été en montagne dans les 60’s avant d’être rattrapés par la réalité de leurs vies respectives, se mariait bien avec les formats de la nouvelle et du long métrage, surtout dans la manière qu’avaient choisis Annie Proulx et Ang Lee pour l’aborder. Mais en opéra ? Comment retrouver la tempête intérieure qui ronge les personnages (et notamment celui d’Ennis) dans un format qui favorise le mouvement permanent sous le regard du public présent, les envolées lyriques et l’omniprésence de la musique ? J’avais de sérieux doutes.

Mais selon  Charles Wuorinen, le compositeur de cet opéra adapté (sur un livret d’Annie Proulx, c’est dire si le projet s’est voulu fidèle et « officiel »), les ingrédients de Brokeback Mountain sont idéaux pour la scène lyrique : une histoire impossible, tragique, typique à l’opéra ; deux personnes qui vivent une relation interdite dans leur société, l’un d’eux étant en outre incapable de s’accepter tel qu’il est. Comment ne pas être tenté, surtout après les pluies de louanges et de prix qui se sont abattues sur la nouvelle puis sur le film en 2005-2006 (Lion d’Or, Golden Globes, oscar du meilleur réalisateur) ?

Sauf que.

La première a donc lieu au Teatro Real de Madrid le 28 janvier dernier. Le rôle de Jack Twist est tenu par Tom Randle, un ténor lyrique américain, tandis qu’Ennis del Mar est incarné par Daniel Okulitch, un baryton-basse canadien, qui ne chante que par moments. Le casting du film a été quasiment calqué, et on retrouve de nombreuses scènes-clés de la tragédie vécue par ces deux garçons, nés au mauvais endroit à la mauvaise époque : c’est d’ailleurs, plus que dans le film, l’ombre du danger et de la mort qui plane au-dessus de la scène en permanence (avec une musique hitchcockienne qui donne la furieuse impression qu’il faut flipper en permanence) (alors que, ne nous leurrons pas, ceux qui sont allés voir l’opéra connaissent le pitch du film et savent que rien de vraiment dangereux ne survient avant la fin).

brokeback mountain opera tom randle

Je suis d’avis qu’il aurait fallu prendre plus clairement le contrepied du film et adapter l’ambiance générale au « format » opéra. Quitte à jouer à fond sur le lyrisme, autant utiliser au mieux des parties de l’intrigue qui avaient pu être « négligées » par le film d’Ang Lee, et limite virer des dialogues. Parce que pour le coup, ça fait mal au cœur de le dire, mais c’est complètement grotesque. Par exemple, là où, dans le film, Jack et Ennis se rencontraient, se découvraient et fraternisaient autour de repas frugaux et d’une cohabitation chargée de silences et de regards dans leur campement, les mêmes scènes, mises en musique, ne parviennent pas à restituer la tension puis la passion naissante vue au cinéma : à la place, on voit un ténor chanter « passe-moi le sel » et mimer péniblement le tourment, et on a assez envie de rigoler.

De même, de lourdes tirades explicatives viennent s’incruster dans de nombreuses scènes, pour remplacer ce que la nouvelle éclairait par le style indirect, et le film par les gros plans et l’économie de mots. Dans l’opéra, les personnages se sentent obligés de clamer, tout en hautes notes, ce qu’ils ressentent : je crois qu’il m’aime, oh mon dieu il avait gardé ma chemise en secret durant  toutes ces années, oh mon dieu comme je souffre, oh mon dieu il n’est plus là, oh mon dieu je ne lui ai jamais dit que je l’aimais… Lourd, après avoir lu toutes ses tirades sur des visages taiseux au cinéma. Le comble étant atteint à la fin, lorsque le désarmant « Jack, I swear… » laissé en suspens à la fin du film d’Ang Lee, est développé et « verbalisé » à outrance, ce qui est vraiment dommage (ou tend encore plus à démontrer à quel point le format ciné et ses silences étaient plus adaptés aux tourments des personnages). Le tout sonne donc assez artificiel, voire risible, et c’est bien dommage compte tenu de ce que les personnages d’Ennis et de Jack ont apporté au Panthéon des mélos.

L’apport musical est à mon sens minimal, à part pour figurer un certain suspense, et les parties chantées donnent souvent l’impression de ne pas trop coller avec ce qui se passe dans l’orchestre, au point que je me suis parfois demandé si les chanteurs ne s’exprimaient pas sur des notes un peu choisies au hasard, même si une belle impression de maîtrise et de professionnalisme se dégage de l’ensemble. Les décors et la mise en scène, eux, ne pâtissent pas trop du passage sur scène, mais c’était quand même mieux en film. Pareil pour la passion ou le sexe : Tom Randle et Daniel Okulitch ne sont pas trop mal fichus, mais leurs étreintes hors-champ et leurs baisers sur le menton sont bien plus froids que les prestations tendues de Jake Gyllenhaal et Heath Ledger. Quel intérêt de confronter le public aux corps en live si cela n’apporte rien de plus que ce qui se passait à l’écran ?

Reste qu’à l’heure où des forces obscurantistes parmi les plus rances de la sphère publique font un bruit inquiétant et rencontrent une résonance médiatique qui leur donne une impression de légitimité, revoir cette belle tragédie de la différence dans l’actualité n’est pas pour me déplaire. Peut-être une prochaine adaptation osera-t-elle plus de choses ? Le sexe, la violence, se concentrer davantage sur le social et le drame qui rattrape les héros à la fin que sur la certes culte première partie dans la montagne ? Brokeback Mountain mérite en tout cas mieux que ce résultat ampoulé et, il faut bien le dire, parfois involontairement drôle.

 

L’opéra est encore visible en ligne ici.

 

 

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