The Casual Vacancy / Une place à prendre

 

Une place à prendre

 

J’y aurai mis le temps, à lire ce premier roman « adulte » post-Harry Potter de J.K. Rowling, alors même qu’un second roman, L’Appel du Coucou (The Cuckoo’s Calling), est sorti en novembre. Je n’étais pas pressé, j’attendais qu’il sorte en poche. De toute façon je ne lis pratiquement pas, et j’ai déjà tellement de bouquins de retard sur ma pile que ça ne sert à rien, à mon sens, que je me précipite sur un livre le jour de sa sortie comme un fan d’iPhone campant devant son Apple Store. Et puis, la réputation du livre le précédait, un peu, aussi : long, un peu chiant, pas facile de rentrer dedans, assez glauque… Je n’étais pas très pressé, quoi.

 

Le pitch de The Casual Vacancy (Une place à prendre) : un homme, Barry Fairbrother, conseiller paroissial (en gros, ça veut dire conseiller municipal) de Pagford, un patelin conservateur un peu étouffé par la modernité, meurt d’un anévrisme. Le roman va suivre les conséquences que ce décès va avoir sur son entourage : sa femme ; ses deux amis et soutiens politiques du conseil (une qui y siège, l’autre qui veut lui succéder) ; son meilleur ami un peu falot qui sort avec une assistante sociale ; les gamines de l’équipe d’aviron qu’il animait au collège local ; le président du conseil paroissial, son adversaire politique qui le détestait cordialement ; le fils dudit président, que ce dernier a bien envie de nommer conseiller à ses côtés ; un père de famille asocial qui va se mettre en tête de se présenter lui aussi à l’élection pour succéder au défunt…

Tout ce petit monde a des conjoints et/ou des enfants, qui vont eux aussi intervenir dans le récit. Le point de vue narratif change d’ailleurs très fréquemment, et on se retrouve, d’un chapitre à l’autre, à accompagner avec le narrateur omniscient le parcours et les pensées d’une grosse douzaine de personnages. Ce qui fait beaucoup. C’est d’ailleurs le principal reproche que je ferais à Une place à prendre : c’est très touffu, on sent confusément la volonté de l’auteur d’avoir voulu créer un « univers » d’interactions sociales riches façon Harry Potter, peuplé de personnages aux statuts et aux intentions variables, œuvrant en plus au sein de plusieurs structures différentes (école, salon de thé, cabinet médical, cité défavorisée, pavillons de banlieue, clinique, etc.). Sauf qu’en un seul bouquin, même de 679 pages, on ne peut pas tout mettre en place aussi proprement et précisément que dans une saga de sept livres : on a une intrigue à dérouler et à finir.

On a donc parfois du mal, au début, à comprendre avec qui on est, malgré les efforts de l’auteur pour nous rappeler une caractéristique physique ou une manie quelconque du personnage. Je me suis plusieurs fois surpris à revenir quelques pages en arrière, genre « attends, c’est lequel lui, je l’avais laissé où ? ». Un peu gênant, donc, mais assez vite (enfin, au bout de 150 pages, quoi), on a à peu près compris qui est qui, et quels sont les enjeux.

Ce qui nous amène à la vraie vertu de ce roman : en plus d’être une déprimante peinture de mœurs ne négligeant quasiment aucune des petites lâchetés et hypocrisies qui ont cours dans les cercles sociaux policés, n’épargnant pas grand’monde au passage (ce qui permet à l’auteur de dérouler des thématiques bien glauques qu’elle n’aurait jamais abordé frontalement dans sa saga « jeunesse » : toxicomanie, auto-mutilation, viol, etc.) (c’est super ambiance), c’est en fait à mon sens un vrai roman à suspense.

Car la mort de Barry Fairbrother va enclencher un processus électoral pour lui trouver un successeur, mais pas seulement : il y a ceux qui perdent de vue une vie et des projets qui dépendaient de Barry ; ceux qui se vident, de l’absence de ce regard qui les faisait exister différemment ; ceux qui s’en foutent mais que cela impacte ; ceux qui veulent en profiter pour balayer ses combats et ses idées ; ceux qui veulent absolument sauver ce que son travail a créé et maintenu…

Et toutes ces forces contradictoires qui s’opposent, tantôt sans s’en rendre compte et tantôt frontalement, créent un suspense de plus en plus palpable, à mesure que l’élection approche mais tarde en même temps. On le comprend assez vite, quelqu’un, ou peut-être même plusieurs personnages, vont être victimes de l’engrenage social qui débute avec la mort du conseiller paroissial. Sera-ce ce gros plein de soupe dont l’obésité morbide semble le pousser vers la sortie ? Cette gamine dont la mère toxicomane est totalement inapte à prendre soin d’elle ? Ce collégien taiseux et amoureux qui rêve de détruire son père ? Cette femme mariée qui s’ennuie à périr dans son mariage et a commencé à haïr son mari ? Cette fille qui se taillade pour oublier que plus personne ne la regarde avec bienveillance ? Cette bourgeoise qui se prend pour la reine locale à cause des miettes de pouvoir de son mari alors qu’elle est seule comme un chien et bête comme ses pieds ?…

A mesure qu’on les suit et qu’on explore leur esprit, généralement égocentrique et pétri de certitudes, on le sait, quelque chose d’horrible va arriver, très probablement parce qu’ils n’ont pas le recul ou la bonté d’âme pour le voir arriver. On sent bien que les inégalités sociales et le mépris de classe seront une clé de la tragédie, mais on ne sait pas à l’avance sur qui elle s’abattra, ni même pourquoi. Le dernier tiers du roman est alors particulièrement dur, et la conclusion assez amère, même si certains s’en sortent mieux que d’autres. Mais pas de doute, Une place à prendre est une tragédie, dense et maîtrisée, d’une auteure qui n’a pas son pareil pour nous mettre en empathie avec une large galerie de personnages et à nous raconter, avec un talent qui reste intact, les petites histoires simples de chacun qui, en s’entrecroisant, deviennent une fresque humaine désarmante de mélancolie.

En somme, un bon livre de vacances, si on a quelque chose de plus léger à se mettre sous la dent après, et surtout quelques plages conséquentes de temps libre pour avoir bien le temps de s’y plonger (je ne l’aurais jamais terminé si je m’y étais attelé par tranches de cinq pages dans le métro)…

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