Her : aux confins de la solitude urbaine

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Cette allumeuse de Siri… Bon, c’était facile de résumer Her de Spike Jonze (Oscar du meilleur scenario, prix d’interprétation féminine pour Scarlett Johansson au festival de Rome alors qu’elle n’apparaît jamais à l’écran) à son pitch « simplifié », tellement commode pour racoler le spectateur : comment un trentenaire fragile et sensible, en instance de divorce, va se retrouver à tomber amoureux de son OS. La thématique est pourtant bien plus classique qu’elle en a l’air, puisqu’entre les robots humanoïdes et les réflexions de la SF post-apocalyptique, cela fait en fait des décennies que le cinéma d’anticipation tente d’entrevoir nos rapports futurs avec une technologie robotique de plus en plus avancée vers l’intelligence artificielle. Que ladite intelligence artificielle soit soumise, manipulatrice, plus intelligente que l’utilisateur lambda ou apte à développer sa propre autonomie et à souhaiter la destruction de l’humanité (coucou Terminator) importe peu : Her n’est jamais qu’une variation romantique sur le mythe de l’intelligence future des robots. Que l’on donne à ces derniers le visage de Wynona Ryder, de Jude Law, ou de personne, n’y changeant en définitive pas grand-chose.

C’est donc avec une certaine circonspection que j’ai abordé le film de Spike Jonze… et que j’ai finalement eu bien du mal à y entrer, peut-être trop extérieur encore, trop spectateur de ces (pas si) futures technologies de l’information, pour vraiment adhérer, non pas au propos, mais à la réaction du personnage principal. Je manque peut-être des quelques années d’exposition supplémentaire aux intelligences artificielles évoluées, dont il bénéficie en comparaison avec moi, pour vraiment comprendre sa psychologie, mais j’ai juste eu du mal à y entrer.

 

 

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Je veux dire, déjà, le mec, Theodore Twombly, est un gros niais romantique blessé et asocial, mais il fait un job d’un cynisme glaçant que je ne m’imagine pas être capable de faire sans un minimum de recul et de froideur blasée. Que ce soit face à l’amour, aux humains ou aux émotions factices que la technologie leur offre. Alors quand je le vois, en à peine cinq minutes, perdre tout recul et toute distance face à une voix féminine QUI SORT D’UN PUTAIN DE LOGICIEL programmé pour connaître ta personnalité et s’y adapter en fonction de ton historique en ligne, de tes goûts, de ta manière de réagir, et s’imaginer SÉRIEUSEMENT qu’il se passe un truc « réel » et profond entre lui et elle, bah pardon mais j’ai du mal, en fait. Si encore on laissait planer le doute sur le fait qu’on a affaire à une opératrice anonyme et blasée qui aurait enfin trouvé en Theodore une âme sœur, ou tout du moins un être capable de la stimuler au-delà de son simple job (l’une des premières scènes du film s’attache à bien démonter la valeur affective de ce genre de transaction humaine), mais même pas… Samantha (Scarlett Johansson en voix off, effectivement très convaincante) est une intelligence artificielle au potentiel d’adaptation, d’apprentissage (aka de stockage d’informations) et d’évolution infiniment plus élevé que celui de Theodore, et on ne le perd jamais de vue en tant que spectateur, alors même que le film nous invite vachement à l’empathie et à la projection dans ce que vit le héros.

Bah du coup j’ai eu beau me projeter, j’ai toujours été méfiant et distant par rapport à l’histoire d’amour se déroulant sous mes yeux, ne perdant jamais de vue que si intelligente et évoluée soit-elle, Samantha n’était qu’une machine très intelligente, des lignes de code… et que tout cela n’était qu’artificiel.

 

 

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L’intelligence du film de Spike Jonze, c’est de nous mettre face à des personnages qui vivent tellement avec ce genre de technologie qu’ils n’ont plus le recul que nous avons aujourd’hui (je veux dire, on est bien moins avancés aujourd’hui, du moins au niveau des technologies « accessible » au commun des mortels, mais qui s’émerveillera encore du fait que Facebook soit capable de lui proposer des publicités ciblées qui correspondent exactement à ses goûts ? On le sait, ce sont des algorithmes basés sur notre activité et nos « Like » qui donnent au réseau l’intelligence de s’adapter à nous, à nos attentes voire à nos besoins, sans qu’on ait rien demandé. A-t-on pour autant envie de parler à Facebook comme s’il était un être humain, un ami, une entité propre ? Non. Ou en tout cas, pas encore). Si la fin du film est une demi-surprise, amenée subtilement au fur et à mesure de son avancée, c’est avant tout la manière dont les relations de plus en plus poussées entre homme et machine sont perçues qui est intéressante. Je veux dire, j’ai trouvé le sujet « tech » du film assez biaisé et niais, mais par contre, la manière dont l’entourage humain réagit à une relation amoureuse entre un homme et son OS est hyper intéressante, car pas monolithique, et plutôt symptomatique de l’ambivalence actuelle de notre société sur les questions de l’individualisme, du romantisme et de la solitude urbaine. Le fait que la perception de la relation Theodore / Samantha aille du rejet à la pleine acceptation, en passant par l’incompréhension, la curiosité ou encore la pleine envie de participer à cet amour « parfait », est à mon sens la partie la plus intéressante du film.

J’aurai peut-être l’air con en relisant ça dans quelques années, mais clairement, c’est l’humain qui reste le plus intéressant à observer ici, même si les technologies et leurs usages égotiques rappelant un peu les nôtres offrent leur dose de réflexions et de sourires. Parce que franchement, aussi blessé et naïf soit-il, le manque de distance de Theodore sur les aspects potentiellement biaisés de sa relation avec ce qui, si séduisant, intéressant et intelligent soit-il, ne reste qu’un logiciel, m’a tout simplement sidéré et empêché d’entrer pleinement dans le film. Mais il m’aura au moins fourni un élément de réflexion : pourquoi veut-on que les robots et les intelligences artificielles ressemblent de plus en plus aux humains ? Pourquoi a-t-on envie de, peu à peu, ne plus avoir à les traiter comme des objets ?

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