The Chuck Cunningham Syndrome

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Question temps de cerveau disponible, quand tu me colles devant une série télé, a fortiori si c’est une sitcom, on peut dire que je suis pas le dernier à mettre mes méninges au placard. Pourtant, et même si cela peut me prendre un ou deux visionnages supplémentaires avant de relever l’incohérence, un détail scénaristique m’apparaît parfois, et me chiffonne évidemment : un personnage, généralement secondaire, disparaît de la série sans explication. Or j’ai découvert récemment que ce phénomène, maintes fois observé en télévision (et généralement consécutif à des problèmes avec les acteurs concernés, ruptures de contrats, problèmes personnels, ou autres), portait un nom : il s’agit du syndrome Chuck Cunningham. Le syndrome Chuck Cunningham, kékécé ?

C’est donc, tu l’auras pigé, la disparition non anticipée et sans explication, dans une série télévisée, d’un personnage qui semblait bien parti pour rester (voire qui était là depuis le début de la série). Ce « syndrome » doit son nom au premier véritable cas répertorié et identifié par des fans d’une série, à savoir Chuck Cunningham dans Happy Days, dans les années 70. Happy Days, série qui révéla Ron Howard en tant que comédien des années avant qu’il ne devienne un réalisateur à oscars, était une série centrée sur un groupe d’amis lycéens dans des années 50 de carte postale aux États-Unis, et plus particulièrement sur Richie et Joanie Cunningham, les enfants de Howard et Marion Cunningham, mais aussi leurs potes Potsie, Ralph ou Fonzie (le « bad boy » qui devint la mascotte de la série, un peu à la surprise de ses auteurs). Les Cunningham, au départ, n’ont pas deux mais trois enfants : Richie et Joanie, donc, ainsi que Chuck, leur grand frère légèrement plus âgé qu’on ne voit pas trop dans la série car il est à l’université et ne vit pas avec eux. Intégré aux épisodes lorsque c’était possible dans la saison 1, à l’occasion de repas de famille  notamment, Chuck n’apparaît plus à partir de la saison 2, et il n’est plus jamais fait mention de son personnage. Pire, un beau jour, au détour d’une conversation, Howard affirme avoir deux enfants. Chuck Cunningham, le grand frère un peu inutile qui n’avait pas semblé développer beaucoup plus de traits de caractère que sa passion pour le basket-ball, a donc été opportunément envoyé à la fac de manière permanente… pour ne jamais réapparaître ni être mentionné par la suite dans la série, qui dura pourtant 11 saisons (ce qui lui aurait au moins laissé le temps, même hors écran, d’apparaître au détour d’une conversation entre les personnages pour qu’on apprenne qu’il avait trouvé un travail, s’était marié, ou que sais-je). Par la suite, le créateur de la série Garry Marshall (OUI, le même qui a  depuis réalisé Pretty Woman et Princesse Malgré Elle) déclara que le personnage de Fonzie s’était progressivement imposé comme le « grand frère naturel » des Cunningham dans Happy Days, et que le personnage de Chuck était devenu un peu inutile. Ouch.

Un peu cruel, ce phénomène de disparition d’un personnage sans explication est donc devenu connu sous le nom de syndrome Chuck Cunningham, et survient plus souvent qu’on ne le pense. La première fois que je l’ai vraiment remarqué, pour ma part, c’est sur M6 dans les années 90, lors de l’une des (très) (très) (vraiment très) (trop) nombreuses diffusions de Notre Belle Famille (Step By Step), une bluette familiale inoffensive sur la famille recomposée engendrée par l’union de Frank Lambert et de Carol Foster (Patrick Duffy et Suzanne Somers, sauvés in-extremis de has beenisation grâce à cette série à l’époque). Outre la soeur et la mère de Carol qui travaillent avec elle dans le salon de coiffure attenant à la maison familiale mais disparaîtront sans explication à l’issue de la première saison (probablement parce qu’elles étaient devenues un peu inutiles à mesure que les interactions entre les enfants Lambert et Foster commençaient à former une mécanique bien huilée), deux autres personnages ont disparu du jour au lendemain, sans que personne ne moufte :

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Le premier, c’est Cody Lambert, le neveu neuneu de Frank qui vivait dans un van dans l’allée du garage familial et était un peu le septième enfant des Lambert… avant de disparaître sans explication lors de la saison 5 (en vrai, l’acteur Sasha Mitchell, qui avait auparavant déjà joué le neveu de Patrick Duffy dans Dallas, avait des problèmes conjugaux importants qui l’ont obligé à quitter la série… ou ont poussé les producteurs à le virer, on sait plus trop).

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Mais à la limite, Cody était le neveu adulte de la famille qui vivait dans un van : il pouvait tout à fait être parti vivre sa vie ailleurs, avoir trouvé un job, etc. En revanche, la disparition du petit Brendan, le dernier des trois enfants que Frank Lambert a eu de son premier mariage, laisse un peu perplexe. Certes, il ne servait pas à grand-chose et apparaissait de moins en moins souvent dans les intrigues de la série, mais tout de même, c’est hyper cruel : alors que l’acteur Josh Byrne devenait un ado de plus en plus grassouillet, pendant la saison 5, Carol et Frank, en dépit de leurs 50 piges, conçoivent enfin leur enfant de l’amour (une petite Lilly qui deviendra une fillette de cinq ans dès la saison 6, alors même que le reste de la famille n’a pas pris une ride) qui, qu’on l’assume ou non, n’a servi qu’à remplacer le désormais inutile Brendan dans le rôle du petit dernier adorable et niais. Brendan n’apparaîtra plus dans les deux dernières saisons (6 et 7) de la série, et son absence à l’écran n’y sera jamais expliquée ou évoquée, pas plus que son nom, d’ailleurs.

Un autre cas qui m’a frappé, notamment parce qu’il était très grossier, fut celui d’Ally McBeal. Série sympa (quoique bien plus réac’ que ce que son image de série follement féministe et rafraîchissante pouvait laisser croire) pendant une saison et demi avant de devenir un grand n’importe quoi sacrifiant dans un même bordel de casting interchangeable et de scénarios improbables ses atouts de départ (émotions exprimées à travers les effets spéciaux, voix off sarcastique d’Ally, enjeux du triangle amoureux Ally-Billy-Georgia), Ally McBeal a balancé quelques personnages aux orties sans ménagements, et y a probablement perdu pas mal de son mojo et de ses téléspectateurs en route.

renee raddick

D’abord, il y a eu Renee Raddick, la coloc’ / meilleure amie d’Ally, qui après avoir fondé un cabinet d’avocat rival de celui d’Ally pendant la saison 3 (un rebondissement susceptible de redynamiser la série, d’autant plus qu’elle avait fondé ce cabinet avec l’ex de Richard Fish), n’apparaît plus jamais avant un au revoir à la limite du caméo dans le series finale. L’actrice Lisa Nicole Carson avait des problèmes de drogue et a dû quitter la série un peu en catastrophe, mais bon, improviser une dispute ou une fin de colocation, même hors écran, ne me semblait pas hors de portée, si ?

larry paul

Pareil pour Larry Paul, l’amoureux d’Ally joué par Robert Downey Jr dans la saison 4 (et qui aurait probablement été l’homme de sa vie si l’acteur n’avait pas été obligé de quitter la série en deux-deux pour partir en désintox), qui repart à Seattle vivre auprès de son fils qui lui manque trop (au point qu’on se demande même pourquoi il était parti de Seattle en premier lieu) en laissant un mot minable à Ally sur un bonhomme de neige. Vraiment dommage pour un personnage qui avait relancé l’intérêt de certains fans pour la série et semblait apporter une alternative crédible et plutôt saine au couple impossible Ally-Billy, qui était l’un des arguments majeurs de la série en saisons 1 et 2 avant d’être grossièrement avorté en saison 3.

mark albert

Et le pire du pire : Mark Albert, l’avocat engagé par Richard Fish pour compenser l’absence de Billy en cours de saison 3, n’aura eu ni les honneurs d’un développement cohérent, ni ceux d’une sortie digne. D’abord présenté comme un avocat très doué et excentrique obsédé par son hygiène buccale (une sorte de mix entre les personnages de John Cage et du juge ‘Happy’ Boyle), il devient ensuite un personnage bien plus classique, traumatisé par des femmes ne correspondant pas à ses standards (Ally qui le rejette, Cindy qui est transsexuelle et offre au passage un gênant prétexte à blagues transphobes de la part de Richard Fish et John Cage, Elaine qui est trop libre et trop « légère » à son goût)… avant de simplement ne plus apparaître dans la série, sans explication d’aucune sorte (démission ? changement de carrière ?). Lors des deux dernières saisons de la série, la gestion des personnages et du casting devint, de toute façon, de plus en plus erratique.

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Autre « comédie », autre style de traitement pour les personnages secondaires qui disparaissent : Glee. Entre Joe « Jar Jar Binks » Hart, Sunshine Corazon, Jacob Ben Israel, Lauren Zizes, Rory Flanagan, Coach Tanaka ou Sugar Motta, on ne compte plus les personnages secondaires qui apparaissent et disparaissent régulièrement au gré des besoins pour « remplir » la chorale ou une intrigue, avant de disparaître pour de bon sans explication. Une des (trop) nombreuses manifestations du manque de respect des auteurs de la série pour leurs acteurs comme pour les téléspectateurs, à peine édulcorée par le fait que, parfois, les personnages eux-mêmes semblent s’amuser de l’incohérence (« Ah, Joe fait encore partie du Glee Club ? Je croyais qu’il était porté disparu »)…

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Enfin, et même si c’est dans la catégorie drame que cela se joue, et que le personnage a quand même été « évacué » de manière à peu près intégrée à l’intrigue, Walt Lloyd, de Lost, reste l’une des plus grandes frustrations et des plus importantes manifestations du syndrome Chuck Cunningham en TV ces dernières années. Présenté durant toute la saison 1 comme un enfant « spécial » dont les dons et la présence sont probablement l’une des clés majeures pour comprendre les mystères de l’Île, il est évacué en cours de saison 2, et on ne saura jamais vraiment ce que ses dons cachaient ni ce que les Autres lui voulaient. Mais surtout, la série abandonne ensuite complètement la piste de ce personnage et de ce qu’il peut « expliquer », à part dans l’épilogue de 12 minutes disponible uniquement dans le DVD de la saison 6 (et encore). Plus que le personnage, c’est son intrigue qui a été évacuée sans ménagement ni explication plausible. Et pour une raison simple, en réalité : l’acteur Malcolm David Kelley, âgé de 12 ans au début de la série, passe très vite en phase de puberté et connaît une forte poussée de croissance, qui rend impossible son maintien dans une série dont les trois premières saisons sont supposées s’étaler sur quelques semaines. Presque dix ans après, je continue à m’étonner 1) que les auteurs de la série n’aient pas pensé à ce problème hyper prévisible avant qu’il ne se présente en castant un enfant de douze ans, et 2) qu’ils n’aient pas intégré la croissance de l’acteur à l’une des explications scientifico-surnaturelles débiles dont ils avaient le secret.

Tina

Mais la série qui s’est le plus subtilement amusée du syndrome Chuck Cunningham reste That ’70s Show, au tournant des années 2000, dans laquelle Donna Pinciotti (l’une des héroïnes, jouée par Laura Prepon) a au tout début de la série deux soeurs : une plus âgée, Valerie, supposée être à la fac et qu’on ne verra jamais, et une plus jeune, Tina, qui n’apparaîtra qu’une fois dans le show avant… de ne plus jamais être mentionnée. Le personnage de Donna est par la suite explicitement désignée comme étant une fille unique, et c’est un peu plus tard Laurie Forman, la grande soeur du personnage principal Eric Forman, qui disparaît progressivement de la série sans raison apparente. Mais à la fin d’un épisode de la saison 2, une série de questions est énumérée et laissée en suspens par la voix off quant à la suite des événements qui se sont déroulés lors de l’épisode. Parmi ces questions figure « Et qu’est donc devenue Tina Pinciotti ? ». De fait, cette question n’aura jamais de réponse par la suite, mais il n’est pas difficile d’y voir un clin d’oeil / hommage un peu méta de That ’70s Show à une véritable série culte des années 70 : Happy Days et son malheureux Chuck Cunningham.

Ou comment, parce que le personnage est un peu inutile, pas assez charismatique, pas assez accrocheur pour le téléspectateur, ou juste parce qu’il faut faire dégager l’acteur pour une raison ou une autre, les auteurs de série « oublient » soudain l’existence d’un protagoniste qui aurait pu être important… mais qui au final ne manque à personne.

 

 

 

 

 

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