Martine à la ferme (gone wrong)

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C’est assez fascinant, en matière de cinéma, d’assister à l’éclosion d’un auteur. On a tendance à se focaliser sur l’éclosion des acteurs, des stars qui vont alimenter les fantasmes et la presse people pour la décennie à venir, mais on voit beaucoup moins de grands noms de la réalisation apparaître puis se maintenir à un niveau de célébrité comparable. Xavier Dolan n’est pas une superstar, mais il est typiquement ce à quoi on pourrait penser lorsqu’on parle de réalisateur-star : le genre d’auteur qui déploie une œuvre vaste et riche à travers sa filmo, bien identifié par la presse et (presque) par le grand public, dont les films sortent et font des succès (ou non) en salles sur son seul nom, et pas vraiment sur leurs stars. Quand sort un film de Xavier Dolan, les gens vont voir le dernier Dolan. Comme on va voir le dernier Spielberg, le dernier Resnais, le dernier Ozon, le dernier Polanski, comme on allait voir le dernier Hitchcock : on y va pour le réal’, à la limite on se fout de savoir qui est au casting ou de quoi ça va parler exactement, on a confiance en un nom. Et il n’y en a pas tant que ça, des réalisateurs (francophones ou non) qui font carrière sur leur seul nom. Même des gros auteurs confirmés comme Régis Wargnier, Tonie Marshall, Ridley Scott, Steven Soderbergh ou Claude Lelouch voient régulièrement leur nom s’effacer un peu, pendant la promo, au profit de leur casting. Xavier Dolan, non. Ou pas encore.

 

A sa décharge, il est souvent l’un des acteurs principaux de ses films, et n’a pas vraiment fait tourner d’énorme star susceptible de le gober tout cru jusqu’à présent. Mais tout de même, entre la sensation intimiste J’ai tué ma mère, le lyrisme virevoltant des Amours Imaginaires, la passion amoureuse dévastatrice de Laurence Anyways, sa sélection (à 25 piges) en compétition à Cannes cette année avec Mommy, et son Tom à la Ferme, il a réussi le petit exploit de faire monter la sauce autour de son nom de réalisateur comme peu d’autres en ont été capable à son âge. Bien aidé par ses apparitions presque systématiques au casting de ses films, qui lui permettent de devenir, peu à peu, un visage familier, c’est tout de même son talent et sa précocité à la réalisation qui retiennent toujours l’attention. Dans quelques années, si comme on peut déjà le soupçonner il devient un réalisateur installé et respecté sur la scène internationale, on pourra se souvenir avec une once de fierté hipster de ces premières années où l’on a assisté à la naissance d’un grand.

Son nouveau film, opportunément sorti en salles quelques semaines avant que le suivant ne soit découvert à Cannes, détonne un peu du reste de sa filmo par son aspect de thriller rural. Mais comme, au cinéma, un auteur réalise toujours un peu le même film, Tom à la ferme ne déroge pas aux obsessions et autres thématiques habituelles explorées par Dolan dans son cinéma : l’homosexualité, la capacité à s’assumer aux yeux du monde, l’incommunicabilité, l’intolérance, l’imprévisibilité de humeurs humaines. Il y a toujours, dans le cinéma de Xavier Dolan, quelque chose de pessimiste, de lourd, de difficile à porter pour ses héros. Mais jamais la sensation de danger n’avait été omniprésente.

 

 

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Ici, on suit donc Tom, jeune publicitaire citadin qui débarque dans la campagne bouseuse dont son petit ami était originaire, pour assister aux funérailles de ce dernier. Il découvre, un peu désarçonné, que sa « belle-famille » n’avait jamais entendu parler de lui, ni même de l’homosexualité de son copain. Sauf son « beau-frère » Francis, brute épaisse apparemment très au fait de la situation, qui va immédiatement lui intimer l’ordre (suivi de menaces physiques et de tortures mentales) de ne pas révéler qui il était vraiment pour le défunt, afin, dit-il, de ne pas peiner sa mère. Va alors se mettre en place une sorte de relation SM tordue, dont j’ai peiné parfois à comprendre les ressorts.

Car, si l’attitude de Francis (Pierre-Yves Cardinal, une révélation) apparaît de prime abord comme le principal problème, que dire de celle de Tom ? Certes, il y a l’apparente homophobie de Francis, son intolérance, ses secrets, sa violence, mais il y a, aussi, la manière dont Tom reste auprès de son bourreau, se prête au jeu, élude les quelques opportunités qu’il a de quitter la ferme, qui permettent à cette situation pressante et intolérable de perdurer, ainsi qu’à l’intrigue de s’étaler… Une sorte de séquestration consentie qui peut faire sortir du film toute personne un peu moins borderline, ou du moins un peu plus soucieuse de son bien-être physique et émotionnel que Tom. Mais c’est probablement là que réside l’intérêt, et la capacité du film à vous hanter pendant des jours, au-delà de l’apparent déséquilibre entre le frêle pédé et le costaud paysan : les recoins sombres de l’âme, la perdition dans laquelle peuvent plonger le chagrin, la solitude ou la peur, la volonté de prolonger une relation sans laquelle on ne sait plus comment exister, même si cela doit être désagréable…

 

 

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Le film se perd parfois dans l’un des torts récurrents de Xavier Dolan à mon sens (en tout cas à mon goût), un artifice de cinéma intello destiné à semer le spectateur : les changements d’humeur imprévisibles des personnages. Sans trop spoiler, quelqu’un d’à peu près sain d’esprit qui se sent en danger de mort quasi-immédiate et qui se prend, cinq minutes après, à se soûler la tronche avec insouciance seul en compagnie de celui qui le/la menace, c’est une manière invraisemblable de créer un suspense agrémenté à la sauce wtf. Ça m’agace. Un peu de suite dans les idées, bordel.

Pour le reste, Tom à la ferme est une claque, et une nouvelle manière pour Xavier Dolan de parler de tolérance et de réciprocité dans les sentiments, tout en jouant dans un décor bien terne de ses matières favorites : couleur, lumière, stylisme… Fussent-ils incarnés, en contraste, par la coiffure improbable et les semi-haillons hipsters du héros. Le film est une confirmation de l’émergence d’un auteur qui déploie son cinéma et sa grammaire visuelle à travers des films plus variés qu’il n’y paraît. Pour peu que Xavier Dolan ait encore besoin d’une telle confirmation.

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