La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert

la vérité sur l'affaire harry quebert

Bon, je suis toujours aussi lent à lire un bouquin, hein, et avec les excuses pourries habituelles : pas le temps, fatigué, j’aime pas lire dans le métro, j’ai trop de séries à regarder, j’ai un boulot, j’ai une vie… Ça ne m’empêche pas de m’accrocher et, péniblement, d’essayer de lire une dizaine de bouquins par an. Un rythme qui ne me permettra malheureusement jamais d’être à jour de la somme astronomique des livres de la littérature mondiale, ou du moins, de ceux qui traînent à mon chevet et viennent s’y accumuler plus vite qu’ils ne sont lus. Mais au moins, je ne me suis pas complètement déconnecté de ce loisir que j’aimais tant avant de devenir un drogué des écrans.

Depuis son passage en shortlist du Goncourt 2012 et son obtention du Grand Prix du roman de l’Académie Française et du Goncourt des lycéens, j’attendais patiemment que La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert sorte en poche, parce que bon, vu mon rythme de lecture (et donc tous les potentiels bons livres « de retard » que j’ai), j’allais pas débourser 22 euros pour un livre qui serait probablement lu des mois après que je l’aie acheté (et donc probablement dispo à 8 euros entretemps). Mais à Noël dernier, L’Homme a pris ma wishlist de bouquins au pied de la lettre et m’a donc couvert de romans, parmi lesquels celui de Joël Dicker, jeune auteur suisse (il a mon âge) révélé il y a trois ans par un thriller historique, Les Derniers Jours de nos pères, et qui a donc connu son premier « vrai » gros succès public avec La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert.

Le pitch de ce roman, qui avait un peu piqué ma curiosité :
À New York, au printemps 2008, alors que l’Amérique bruisse des prémices de l’élection présidentielle, Marcus Goldman, jeune écrivain à succès, est dans la tourmente : il est incapable d’écrire le nouveau roman qu’il doit remettre à son éditeur d’ici quelques mois. Le délai est près d’expirer quand soudain tout bascule pour lui : son ami et ancien professeur d’université, Harry Quebert, l’un des écrivains les plus respectés du pays, est rattrapé par son passé et se retrouve accusé d’avoir assassiné, en 1975, Nola Kellergan, une jeune fille de 15 ans, avec qui il aurait eu une liaison. Convaincu de l’innocence de Harry, Marcus abandonne tout pour se rendre dans le New Hampshire et mener son enquête. Il est rapidement dépassé par les événements : l’enquête s’enfonce et il fait l’objet de menaces. Pour innocenter Harry et sauver sa carrière d’écrivain, il doit absolument répondre à trois questions : Qui a tué Nola Kellergan ? Que s’est-il passé dans le New Hampshire à l’été 1975 ? Et comment écrit-on un roman à succès ? Sous ses airs de thriller à l’américaine, La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert est une réflexion sur l’Amérique, sur les travers de la société moderne, sur la littérature, sur la justice et sur les médias.

Ce qui m’avait fait tiquer, c’est qu’on semblait ici en terrain bizarrement peu familier pour un roman « français » concourant aux prix littéraires les plus prestigieux (Goncourt, Interallié) : outre le cadre américain, ce pitch de thriller évoquait clairement plus un roman de Harlan Coben ou de Patricia Cornwell qu’un successeur de Michel Houellebecq ou de Romain Gary. Que s’est-il passé dans la tête des jurys littéraires en 2012 ?

Il y a plusieurs choses qui peuvent chiffonner dans La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert. Et en premier lieu, son écriture pas forcément hyper littéraire, qui peut plomber un thriller souffrant déjà de quelques longueurs de-ci de-là (670 pages, tout de même). Ici, pas de phrases à rallonge qui durent quatre lignes et où on multiplie les adverbes et adjectifs que personne n’utilise jamais à l’oral. Le style adopté par Joël Dicker est simple, incisif, limite roman de plage qu’on achète au point Relay de la gare en partant.

Du même coup, ou en tout cas dans le même élan de style peu recherché, c’est un peu la foire aux clichés. On lit des trucs aussi gnangnan que « cette joie de vivre sans pareille qui pouvait illuminer les pires jours de pluie », « dans l’âtre, un feu crépitait » (bah oui, tu veux qu’il fasse quoi ?), « La vie est une longue chute, l’important est de savoir tomber », « écrire un livre, c’est comme aimer quelqu’un: ça peut devenir très douloureux », « Ma tendre chérie, vous ne devez jamais mourir. Vous êtes un ange. Les anges ne meurent jamais. Voyez comme je ne suis jamais loin de vous. Séchez vos larmes, je vous en supplie », « Harry chéri, promettez que vous ne me quitterez jamais », « L’amour, c’est très compliqué. C’est à la fois la plus extraordinaire et la pire chose qui puisse arriver »

Or, certains de ces extraits sont supposés être extraits du roman Les Origines du Mal, écrit par le personnage de Harry Quebert plus de trente ans avant l’action principale du roman, et j’ai eu bien du mal, par moments, à croire au génie littéraire de toute cette foire aux clichés éculés. Si l’on ajoute à cela que même les personnages sont des espèces de clichés fantomatiques d’américains de l’Amérique « profonde » (la serveuse ex-reine du lycée qui rate sa vie, la semi-bourgeoise arriviste et agressive, le riche héritier distant et mystérieux retranché derrière son fric et son système de sécurité, le flic bougon qui se révèle avoir un cœur d’or…) et que l’un des nœuds dramatiques de l’intrigue (la liaison entre un homme de 34 ans et une gamine de 15 ans) est traité sous l’angle de la bluette asexuée, ça commence même à faire beaucoup de raisons de décrocher.

C’est bien dommage, d’ailleurs, car cela pollue un peu la grande « leçon de littérature » que le roman cherche parfois à rattraper entre deux péripéties et rebondissements de l’enquête. On voit bien les thèmes de la transmission/filiation, de la naissance du talent ou de l’écriture sous contrainte qui s’imposent à travers, notamment, les scènes centrales entre Marcus et son maître Harry, mais les grosses ficelles du style et des stéréotypes employés parasitent un peu la leçon.

Et puis… et puis sans trop savoir pourquoi, on continue. Parce qu’on est emporté par le rythme et les rebondissements du roman, bien sûr, mais aussi parce que l’on sent progressivement un glissement d’angle. Alors qu’on commence par croire que, Marcus parlant à la première personne du singulier, on est en train de lire le roman qu’il publie quelques mois après l’affaire Harry Quebert, il n’en est rien. Le roman écrit par le personnage de Marcus s’intitule L’Affaire Harry Quebert et est publié un peu plus de 100 pages avant la fin du livre. Le livre qu’on a entre les mains s’intitule, lui, La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert : il est le récit que Marcus fait, encore après toute cette histoire, de la manière dont il a écrit son deuxième roman. En tant que lecteur, on est donc, bien plus qu’on ne l’aurait cru, plongé dans les coulisses d’un roman, et dans un livre bien plus méta qu’on eût pu le penser.

L’aspect thriller / enquête policière quoiqu’indispensable et rondement mené (très bonne construction), est en fait avant tout le prétexte à une réflexion, plus insidieuse qu’on ne l’avait cru de prime abord, sur les travers des sociétés occidentales aisées et la manière dont les livres (qu’ils soient bons, à succès… ou les deux) naissent. Un thriller à tiroirs où chaque nouveau tiroir ouvert déroule également le fil d’une vaste leçon sur ce qui « fait » un écrivain, et qui ne prend sens et profondeur qu’une fois fini.

« Un bon livre, Marcus, est un livre que l’on regrette d’avoir terminé ». En refermant le roman de Joël Dicker, j’ai eu l’impression de terminer une expérience de lecture intéressante et plutôt inédite pour moi, qui m’a laissé pensif sur ce que je venais de lire. Je ne sais pas si c’est vraiment la définition d’un bon livre, mais c’est au moins le signe d’un écrivain dont je serais curieux de voir ce qu’il aura d’autre à nous dire ces prochaines années.

 

 

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