The Normal Heart

 

thenormalheart_poster

 

Ryan Murphy est décidément devenu incontournable, et sa versatilité (Nip/Tuck –> Running With Scissors –> Glee –> Eat Pray Love –> American Horror Story –> The New Normal), si elle ne compense que rarement ses aspects brouillons et mal fichus, a au moins le mérite d’être rafraîchissante et de faire de chaque nouveau projet une surprise. Ouvertement gay et prompt à banaliser le sujet dans ses productions, le réalisateur ne met pas pour autant l’homosexualité au cœur de chacun de ses projets. Mais pour The Normal Heart, on est clairement dans la lignée de Glee ou de The New Normal, dans « l’œuvre » Murphy : explorer ouvertement les rapports de la société occidentale, et notamment américaine, avec la norme, et notamment avec une communauté gay qui n’a jamais, au fond, souhaité que s’intégrer à la vie de la communauté nationale, sans honte ni fierté, mais bien obligée de revendiquer cette dernière face aux résistances bigotes et obscurantistes qu’elle a rencontrées. Ce sont les ados gays de Glee dont la sexualité est un acquis ne déclenchant que rarement une intrigue « spécifiquement gay » (bullying, coming out, etc.), les pères gays de The New Normal apprivoisant leur position nouvellement acquise de membres de la communauté « bienvenus » dans la famille, et désormais, la communauté gay new-yorkaise de The Normal Heart à l’orée des années sida.

 

 

Car The Normal Heart évoque l’une des causes qui ont fait des gays une « communauté », peut-être plus encore que les mouvements pour la dépénalisation de l’homosexualité, contre les violences homophobes ou pour le droit de se marier. Cette cause, même si elle concerne plus largement tous les êtres humains susceptibles d’avoir des relations sexuelles, d’être transfusés ou d’être contaminés in utero, reste un stigmate gay dans l’imaginaire collectif. Parce que les homosexuels ont été parmi les premières populations durement touchées par le virus, et parce que les statistiques en font encore un fléau aux proportions préoccupantes chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes aujourd’hui. Mais comment cela s’est-il concrétisé au moment où la prise de conscience de la crise sanitaire a eu lieu ?

 

 

normal-heart-tv-movie-larry-kramer

 

 

 

Le sujet a déjà été abordé au cinéma à plusieurs reprises, mais The Normal Heart, pièce de théâtre écrite par Larry Kramer (et dont le personnage principal, l’écrivain Ned Weeks, est fortement inspiré par l’auteur lui-même – auteur d’un roman très critique sur la communauté gay en 1978, Larry Kramer a cofondé Gay Men’s Health Crisis face à la crise sanitaire du sida au début des 80’s, était réputé pour son style militant très rentre-dedans, et a écrit la pièce The Normal Heart pour faire le récit de ce combat… avant de cofonder Act Up, en 1987), était un must du genre.

 

 

 

J’ai regretté, au visionnage du téléfilm HBO de Ryan Murphy, de constater que son style foutraque avait encore opéré sur certains aspects de l’œuvre : l’entrée en matière un peu brouillonne dans laquelle on a un peu de mal à s’attacher aux personnages ou à bien comprendre leurs relations (je pense que je ne connaissais pas assez bien le background de cette histoire avant de regarder le film… mais je ne devais pas être le seul), le stylisme et les décors intemporels qui reflètent très mal de début des 80’s (franchement, l’appart de Ned aurait la même gueule en 2014, les coiffures sont trop neutres, les fringues pourraient largement être portées aujourd’hui, etc.), l’impression qu’on a voulu donner de la matière à tous les comédiens sans assumer que la bluette centrale prend toute la place…

 

 

jim parsons the normal heart

 

 

N’en reste pas moins un téléfilm plutôt réussi, osant mettre en scène une relation sexuelle entre deux hommes, porté par de très belles performances et un message désabusé sur ce qu’a été l’épidémie à ses débuts : une crise sanitaire perçue comme marginale, qui n’intéressait pas vraiment les pouvoirs publics parce que, après tout, les gays, tout le monde s’en fout. Ou pire, les gays, on ne les aime pas trop de toute façon, alors si une maladie qui ne touche qu’eux (franchement, quelle connerie d’avoir cru un jour qu’une maladie pouvait ne toucher que les homos) les décime, à la limite c’est pas trop un problème. Il faudra, en fait, que la crise devienne plus grave et que l’on prenne conscience que c’est une MST susceptible de toucher aussi les hétérosexuels, pour que cela devienne vraiment intéressant de débloquer des moyens pour tenter de l’endiguer… A-t-il existé d’autres crises sanitaires touchant des populations jugées « marginales » ou inintéressantes économiquement parlant, et pour lesquelles les pouvoirs publics ont eu une tendance coupable à ne pas trop se bouger le cul ? Probablement, oui : noirs, indiens d’Amérique, immigrés ont régulièrement été laissés à « leurs » épidémies dans l’indifférence polie de pouvoirs qui s’imaginaient qu’après tout, tant que les chrétiens hétérosexuels blancs n’étaient pas touchés… Mais dans le cas du sida, fin XXème siècle, avec une recherche médicale bien en place et une épidémie démarrant en plein milieu des plus gros foyers urbains du monde occidental, cette indifférence porte la marque d’une homophobie tranquille, à une époque où l’homosexualité sortait à peine, en France, de la liste des fléaux sociaux.

 

 

julia-roberts-the-normal-heart

 

 

Le film place, par ailleurs, son action à un moment crucial de l’épidémie : le moment où on ne sait pas ce que c’est. Au début, tout le monde ignore si c’est un virus, un cancer… et personne ne sait quoi en dire. Du coup, c’est la foire aux préjugés. Cancer gay, peste, incapacité à préconiser quoi faire pour se soigner, maladie supposée non sexuellement transmissible… L’absence de résultats de recherches, de publications médicales sur le sujet, d’informations claires sur la prévention comme nous en disposons aujourd’hui, se fait cruellement sentir chez les personnages. Le sida apparaît, par ailleurs, à l’issue de ce qu’on a appelé la « parenthèse enchantée ». Une période de libération des mœurs et de combats politiques progressistes cruciaux, dont les gays avaient été un fer de lance, et lors de laquelle les libertés et l’amour libre avaient connu une percée notable dans la société. Pour les homosexuels ayant eu la chance de vivre cette période (et encore, l’homosexualité n’était même pas légale partout où cette « parenthèse enchantée » a eu lieu), s’entendre dire que le sexe est probablement devenu dangereux et que leur philosophie de l’amour libre a accéléré une crise sanitaire ne devait pas être simple à accepter, intellectuellement : la société allait changer, et la peur de l’autre devenir une donnée acquise de nos rencontres amoureuses.

 

 

The Normal Heart a été une petite déception pour HBO en termes d’audience (la faute, à mon sens, à Taylor Kitsch, qui porterait la poisse à n’importe quel projet), mais devrait se rattraper avec une pluie de nominations aux Emmy Awards, notamment pour Mark Ruffalo qui porte le film de bout en bout, et pour Julia Roberts qui, quoi qu’on en dise, sait aussi être une grande actrice au-delà du cinéma popcorn qui a longtemps fait son gagne-pain.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*