Boyhood, à hauteur de temps

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Il faut avouer que le concept a ce petit quelque chose qui claque : un film non documentaire, douze ans de tournage, à raison de quelques jours par an, pour couvrir douze années de la vie d’une famille américaine presque ordinaire, en voyant réellement les acteurs évoluer et vieillir à l’écran. C’est le projet un peu étrange et un peu fou de Richard Linklater, réalisateur de la trilogie culte Before Sunrise / Before Sunset / Before Midnight avec, déjà, Ethan Hawke. Boyhood, c’était donc ce pari lancé il y a une grosse douzaine d’année par le réalisateur, qui annonce alors débuter le tournage d’un film qui n’a pas encore de titre, et qui ne sera présenté qu’en 2014 au festival de Sundance.

 

 

On y suit l’enfance de Mason, le personnage principal, de ses six ans à sa majorité, en insistant tout particulièrement sur sa relation avec ses parents divorcés. Mais on y voit aussi, sur la totalité du film ou par touches de quelques années, évoluer d’autres personnages : sa grande sœur Samantha (jouée par Lorelei Linklater, la fille du réalisateur), des camarades d’enfance, des amis de sa mère… Une idée qui répond à l’une des questions récurrentes de la fiction filmée : comment trouver le bon acteur pour jouer le personnage de « Machin jeune » ? Magie du casting ou trucage numérique ? Pourquoi pas en choisissant l’acteur adulte dès son enfance, et en le suivant donc, à hauteur d’âge, durant tout le tournage. Un choix ambitieux et casse-gueule, tant les choses peuvent évoluer en douze ans : des acteurs auraient pu mourir, démissionner, changer physiquement du tout au tout pour un autre rôle… Boyhood était une petite folie logistique. Très très bien accueilli par la critique (Ours d’argent du meilleur réalisateur à Berlin) et doté du rare score de 100% sur l’agrégateur de critiques Rotten Tomatoes, le film est une œuvre précédée par sa réputation, et met donc une légère pression au moment de la découvrir en salle pour moi, simple spectateur en fin de chaîne alimentaire.

 

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Tout comme la trilogie Before s’étalait dans le temps (trois films, espacés de neuf ans chacun), Boyhood est ample et s’étale non seulement sur la période couverte mais aussi sur pellicule : 2 heures et 43 minutes. Alors forcément, il y a quelques longueurs. C’est que le projet de Linklater n’était pas de filmer une histoire extraordinaire : il n’offre à voir qu’une histoire somme toute banale, d’une famille un peu bancale, un peu cassée, un peu cassos mais pas trop, qui traverse la vie au gré des rentrées scolaires, des jobs, des déménagements et des opportunités de l’existence. Passé les 90 premières minutes plutôt rythmées, le récit s’essouffle donc logiquement un peu dans le derniers tiers du film, dans lequel on ne pouvait quand même pas faire bouger la famille une énième fois si l’on souhaitait rester crédible. La partie consacrée à l’adolescence de Mason devient donc plus bavarde, plus introspective, à l’image d’une véritable adolescence, d’ailleurs, où l’ennui et l’absence d’actions « choc » peuvent davantage se sentir que durant l’enfance. J’ai passé une partie du film à m’attendre à ce qu’un affreux drame survienne (balades dans la nature, virées en voiture, manipulations d’armes à feu…), remettant du sel dans l’intrigue, ou remettant même dans une lumière nouvelle les éléments vus jusqu’alors. Mais je ratais l’essentiel : le désir de Richard Linklater de rendre hommage à la vie, à ses pauses, à ses accélérations, à ses choix et renoncements, à ses longueurs, à hauteur de personnage.

 

 

 

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En 2h43, à voir ainsi Mason passer du petit frère vaguement coléreux d’une grande sœur déjà pétasse à l’adolescent taiseux et profond qui entre à l’université, j’ai vraiment eu l’impression d’entrer dans sa vie et de le connaître un peu, comme un petit cousin qui aurait grandi sous mes yeux lors de réunions de famille annuelles. Plus qu’un gadget, le timing est ici un outil de narration à part entière : que ce soit par le temps passé à l’écran ou le temps qui s’écoule inexorablement sur les traits des personnages, on sent poindre une large réflexion sur le sens de la vie, ce que ça veut dire de grandir, d’être seul tout en faisant partie d’un tout. On a rarement ressenti le temps comme ça au cinéma. Parce que douze ans se sont écoulés, à l’écran et dans nos têtes, pendant qu’on regardait un seul film (nous offrant, à hauteur d’enfant, de voir ce qui a changé dans nos quotidiens depuis 2002, à travers des objets-totems comme les téléphones, les iPod ou les jeux vidéo, mais aussi certaines questions sociétales comme la guerre en Irak ou le frisson de la montée en puissance du courant pro-Obama : un aperçu de l’histoire récente de l’Amérique), on ressort de là avec l’impression que le film va laisser une empreinte durable dans nos esprits.

 

 

Et que Richard Linklater, Ellar Coltrane et Patricia Arquette, notamment, ont d’ores et déjà placé des pions qu’il ne faudra pas négliger, en vue des prochaines grosses cérémonies de récompenses… L’un des films qui marqueront, indéniablement, l’année 2014.

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