U2, les rockeurs VRP

 

u2 apple

 

C’étaient donc eux. Sauf si une nouvelle sortie « surprise » d’album devait survenir dans les prochains mois, c’était donc vraisemblablement U2 qui s’apprêtait, selon les rumeurs de ces derniers mois, à « beyoncer » leur album à la face du monde. On se doutait bien, avec leur présence lors de la dernière keynote d’Apple, qu’ils allaient jouer les VRP de luxe, chanter une ou deux chansons en clôture de session, et probablement annoncer un truc, genre partenariat avec Apple ou date de sortie d’un futur album avec, peut-être, une édition deluxe réservée à iTunes. On était loin du compte.

 

 

 

Les keynotes d’Apple sont réputées, outre leurs annonces désormais quasiment systématiques d’au moins un nouvel iPhone avec un numéro et/ou une lettre (grosse innovation cette année, avec la double annonce d’un iPhone 6 et un iPhone 6 plus) (whouhou, révolution) (chère, la révolution), pour fréquemment se terminer sur un « petit plus », un « One more thing ». Et là, c’est donc Bono qui se pointe sur scène et qui annonce qu’en fait, le nouvel album de son groupe, Songs of Innocence, est déjà disponible, là tout de suite, sur iTunes… Wow. Ah, et attendez, les gars, c’est pas tout. Non seulement il est dispo tout de suite, mais il est gratuit. Double wow. Ah, et encore un détail, il est tellement gratuit qu’il est en fait téléchargé d’office sur les 500 millions de comptes iTunes actifs dans le monde. Euh, wow wow wow, on se calme, là : quel est le fuck ?

 

 

u2 songs of innocence

 

 

Donc, même si tu n’as rien demandé, si tu possèdes un iPhone, un iPad ou un iPod, et du coup un compte iTunes, tu possèdes le dernier album de U2 ? Genre, euh, même si tu n’as pas activement cherché à le télécharger ? Apple s’est introduit sur ton compte iCloud et y a déposé l’album, téléchargé d’office, sans intervention de ta part ?… Euh, et donc, si à l’avenir Apple veut déposer d’autres trucs que je ne veux pas dans mes espaces personnels, il le pourra, ça on s’en doutait, mais il le fera ? Ok…

 

 

 

En termes de marketing, c’est assez génial : 500 millions de possesseurs d’un album en une seconde, c’est du jamais vu. U2 est d’ores et déjà numéro 1 des charts du monde entier avec Songs of Innocence. Sauf que les charts prennent en compte les ventes. Et ces « ventes » en push sont-elles vraiment des ventes ? Faudra-t-il comptabiliser uniquement les mises sur listes de lecture ? Songs of Innocence est-il vraiment un album ?

 

 

A ce stade, c’est presque devenu un goodies, déconnecté de l’activité du groupe. On s’en doute, Apple a dû verser une grosse somme (autour de 100 millions de dollars) à Bono et ses potes pour qu’ils lâchent un album entier gratos sur le web (d’autant que U2 a déjà eu, par le passé, des problèmes de fuites d’albums avant leur sortie, et qu’ils devaient être frileux à mettre à disposition un album comme ça, pour tous, au risque que, le sachant gratuit sur iTunes, les internautes présents sur d’autres stores ne se gênent pas pour le télécharger illégalement par la suite). D’ailleurs, on verra bien si Songs of Innocence réussira à faire une belle perf’ dans les charts pour les téléchargements « effectifs » qu’en feront les utilisateurs d’iTunes (s’ils sont comptabilisés), puis  lors de sa sortie physique et payante, en octobre (l’exclusivité gratuite sur iTunes ne durant que quelques semaines) : qui va l’acheter ? Certains magasins refuseront-ils de le mettre en vente, comme certains l’avaient fait en 2013 pour l’album Beyoncé, vexés par l’exclu que la chanteuse avait offerte à (déjà) Apple ?…

Toujours est-il que, à l’heure où Jay Z propose un album entier en prévente sur un smartphone Samsung et où U2 touche 100 millions sans vendre un seul album mais en en « pushant » 500 millions d’un coup, le rapport des superstars à leur propre musique devient un peu bizarre. On sait bien que, pour les grosses stars de la pop, le fric se gagne désormais beaucoup sur les tournées (avec des places qui coûtent un rein et du merchandising en veux-tu en voilà pour que les fans puisse nourrir leurs autels de glorification et leurs selfies à grands coups de « J’y étais – ma vie est trop intéressante ») et sur les partenariats de marques (suivez-mon regard), et qu’à la limite si l’album ne se vend pas à 10 millions d’exemplaires comme les gros vendeurs de disque le faisaient fréquemment il y a quinze ans, ça ne se verra pas trop. Mais tout de même, un album, ce n’est pas Internet Explorer : c’est un produit culturel (qui, gratuit ou non, se choisit), pas un outil bureautique ; ça ne devrait pas être présent d’office dans un appareil qu’on achète, non ?

 

 

Ou alors, assiste-t-on à un nouveau virage dans l’industrie musicale et dans les logiques de partenariats de marques et d’artistes ? Vu la réaction mitigée des internautes et de la presse, rien n’est moins sûr. Perso, je n’ai pas encore écouté l’album, mais le son gentiment easy listening de Danger Mouse (Gnarls Barkley, Norah Jones, Black Keys) ne m’a jamais dérangé, alors…

 

 

En tout cas, si la sortie de ce nouvel album de U2 nous apprend quelques chose, c’est que les mastodontes de la pop ont un vrai pouvoir de négociation avec les marques, quand ils ont encore assez de puissance (Madonna pèse-t-elle encore assez lourd dans l’industrie pour négocier ce genre d’accord ? Rihanna ? Justin Bieber ? One Direction ? Lady Gaga ?… Il n’est pas du tout exclu que de nouvelles grosses stars de l’industrie musicale tentent un nouveau coup d’ici 2015, voire d’ici Noël…). Mais est-ce que ça va vraiment contribuer à faire perdurer leur popularité ? Car s’il y a bien un deuxième constat à faire au vu des réactions du web à Songs of Innocence et à son atypique « format » de sortie, c’est que plein de gens, en fait, détestent U2, comme ils détestent Céline Dion, Mariah Carey, Justin Bieber, Coldplay, Madonna, Adele : des rentiers de la pop, machines à stades qui ne révolutionnent rien, artistiquement, et qui pensent plus à la rentabilité de leur personal branling qu’à de nouvelles explorations et propositions musicales qui risqueraient, certes, de ne pas se vendre. Un risque qu’un deal à 100 millions de dollars rend probablement moins effrayant.

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