Interstellar, grand film malade

 

interstellar anne hathaway

 

Le vrai génie de Christopher Nolan, ce n’est pas celui de créer des œuvres cinématographiques SF amples, mêlant exigence intellectuelle et accessibilité de blockbuster. Il suffit de voir la volée de bois vert que se prend Interstellar sur les internets depuis sa sortie en salle : comparaisons avec Kubrick, critiques des clichés et des raccourcis scientifiques, grand-guignol de la dernière demi-heure… Alors que le film concourrait, avant même sa sortie, parmi les favoris des prochains oscars, l’élan positif mais pas complètement unanime non plus qui a accueilli le film risque de lui nuire face à des concurrents plus « oscar-friendly » comme The Theory of Everything, The Imitation Game ou Selma (encore une grosse année pour les biopics). Une surprise ? C’est oublier bien vite que Nolan n’est pas vraiment un favori de la profession, en dépit de quelques nominations prestigieuses et de la course en tête d’Heath Ledger, à titre posthume, pour l’oscar du meilleur second rôle dans The Dark Knight en 2008 : même Inception, son film à ce jour le plus unanimement salué, n’a jamais fait figure de favori, en 2010, face à The King’s Speech, The Social Network ou Black Swan. Il a pourtant gagné 4 oscars techniques, mais qui s’en souvient ? Ambitieux, les films de Nolan bouffent leurs interprètes, souvent boudés des nominations, avec leurs scénarios alambiqués et leurs galeries d’acteurs cinq étoiles qui se battent pour y avoir ne serait-ce qu’un caméo (voir le rôle de Matt Damon, dans Interstellar, dont la sous-intrigue est l’un des points les plus critiqués du film, ou de Casey Affleck, réduit à jouer les utilités sans une once de profondeur psychologique offerte à son personnage de sceptique paysan bas du front). Difficile, dans ces conditions, de réellement marquer l’année « académique » du cinéma avec un de ses films. J’attends avec impatience le moment où Christopher Nolan s’attaquera à une histoire plus intimiste, moins ample, sans avoir besoin de trente acteurs-stars au casting principal, pour voir si ça marche toujours auprès du public et, surtout, pour voir si la profession ne lui tendra pas alors les bras.

 

 

 

Non, le vrai génie de Nolan, c’est d’être suffisamment bon conteur pour susciter la réflexion à travers les concepts métaphysiques abordés dans ses films, mais aussi pour susciter les débats passionnés que soulèvent nécessairement les incohérences de ses films, sans pour autant déchoir de son statut de réalisateur A-List à Hollywood. Contrairement à un M. Night Shyamalan dont la formule à twist final a fini par agacer, servant de cache-misère à des films de plus en plus bancals, Christopher Nolan en est encore au stade de sa carrière où chacun de ses films génère un bruit médiatique énorme, et des conversations passionnées.

 

 

interstellar trou de ver

 

 

Pourtant, Interstellar, comme Inception ou comme The Dark Knight Rises, n’est pas parfait, et le public ne se prive pas de le dire. Mais rien à faire, les questionnements du film et son esthétique nous hantent pendant des jours après projection. Et c’est, peut-être, justement dans les défauts du film que réside sa capacité à nous habiter.

 

 

 

 

interstellar cooper

 

 

 

Certes, il n’est pas très crédible qu’un pilote reconverti en agriculteur tombe par hasard (même si ce point est expliqué) sur les restes top secret de la NASA et que comme par hasard il soit le seul pilote disponible suffisamment compétent pour partir en mission ultra-secrète (tu m’expliqueras comment on organise un décollage de fusée ultra-secret) dans un trou noir qui fait Stargate près de Saturne (pourquoi pas près de Mars ? Bah parce que c’était pas assez loin sinon)… Certes il n’est pas très crédible que le héros soit tellement peu professionnel qu’il passe le film taraudé entre sa mission de sauver l’humanité et son désir d’être rentré à temps pour l’anniversaire de sa fifille… Certes il n’est pas très crédible que ladite fifille fasse toujours la gueule à son père trente ans après alors qu’elle bosse SUR LE MÊME PROJET… Certes il n’est pas très crédible qu’une scientifique se laisse aller à des divagations vaseuses sur l’amour comme force physique commune entre les différentes dimensions de l’univers… Certes le pauvre quota black Romilly aurait dû devenir cinglé ou se suicider après avoir passé 23 ans seul dans un vaisseau spatial avec quasiment aucune chance d’être secouru… Certes Amelia Brand sera, à la fin du film (***SPOILER ALERT***), au mieux âgée de 150 ans et seule à la tête d’une colonie de plusieurs centaines de gamins créés par GPA (une certaine définition de l’enfer) le temps que Cooper la rejoigne, au pire morte avant même d’être arrivée sur la planète Edmunds (qui était un pari de destination risqué)…

 

 

 

 

 

 

Mais rien à faire, on se laisse porter par le film, on est bluffé par l’ambiance lourdingue d’odyssée spatiale et par la quête philosophique des héros de Christopher Nolan. Si Interstellar n’est pas le film de l’année, il est du moins un nouveau monument de science-fiction, imparfait et grandiose, qui sera livré aux conversations passionnées des cinéphiles des prochaines décennies. Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, le génie de Nolan, c’est que tout ce qu’il réalise réussit nous intéresser.

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