Une nouvelle amie

une nouvelle amie duris demoustier

 

Le Ozon 2014 est un bon cru. Prolifique avec son rythme soutenu de quasiment un film par an, le cinéaste français continue d’explorer ses thèmes de prédilection : psychanalyse de la famille traditionnelle bourgeoise, mort du père, subversion, désir. Et bien sûr, une présence plus ou moins latente de l’homosexualité. Comme toujours, ce n’est pas exempt de défauts, mais Ozon est ici en plein dans son élément : un cinéma d’auteur à la fois dramatique, léger et populaire, où l’on sent poindre le thriller au détour de la pression sociale et des conventions. Comme dans Jeune et Jolie, il y a un an, les deux personnages principaux du film portent un secret, et la crainte d’être découverts, percés à jour, entretient un suspense qui contribue grandement à retenir l’attention du public, flippé pour quelque chose qui, pourtant, n’aurait pas vraiment de raisons logiques de faire peur, ne représenterait pas un danger immédiat pour la sécurité ou la survie des protagonistes.

 

 

une nouvelle amie affiche

 

 

Le pitch d’Allociné prend le parti de rester évasif :
À la suite du décès de sa meilleure amie Laura, Claire fait une profonde dépression, mais une découverte surprenante au sujet du mari de son amie va lui redonner goût à la vie.

 

 

 

 

D’un autre côté, une bonne partie de la presse et des émissions de télévision ou de radio ayant évoqué le film n’ont pas spécialement rechigné à spoiler le nœud de l’intrigue. Pour ma part, je m’en vais te spoiler aussi le sujet, car j’estime qu’il est difficile de parler de film sans évoquer ce point précis.

 

 

inrocks duris 2014

 

Le secret que Claire découvre chez David, le veuf de sa meilleure amie, est donc son travestisme. Ou pour être plus précis, qu’il a décidé de « prendre la place » de sa défunte épouse, en incarnant, pour son enfant, la maman qui lui manquera désormais, et en arborant perruques et vêtements de son épouse. Cela ne signifie, contrairement à ce que l’on pourrait préjuger, nullement que David est homosexuel, et cela aura son importance dans l’intrigue (en plus de, probablement, susciter une levée de boucliers de quelques abrutis adeptes de l’alerte djendeur).

 

 

 

Se met alors en place entre les deux personnages, pas spécialement proches avant le décès de la femme qu’ils aimaient en commun, chacun à leur façon, une relation clandestine et complice, autour de ce secret et du personnage, Virginia, que David construit peu à peu. Le film prend alors des allures de comédie, de drame, de thriller et d’histoire d’amour névrosée : par-delà les rires nerveux qui peuvent parfois ponctuer la féminité de Romain Duris (et qui nous mettent face à nos propres visions normatives) et quelques séquences franchement dérangeantes autour du deuil que Claire et David font, ensemble et chacun de leur côté, de Laura (on n’est parfois pas bien loin de la nécrophilie), le film est solaire, rythmé, beau. En somme, réussi.

 

 

une nouvelle amie demoustier
Ceci n’est pas un sous-entendu phallique

 

 

Les deux acteurs principaux sont notamment les points forts du film, névrosés fragiles qui se font du bien et s’aident, l’un l’autre, à s’émanciper d’une figure féminine assurée et sensuelle qu’ils aimaient maladivement, probablement de manière un peu inégalitaire aussi, et dont le regard les faisait jusqu’alors exister, plus qu’ils ne se le seraient avoués. Réflexion sur le deuil et sur, donc, la façon dont on peut ré-exister lorsque plus personne ne règne sur notre vie, Une nouvelle amie est aussi et surtout un beau portrait d’une famille qui se reconstruit : celle d’un Romain Duris habité et profond, qui transmet avec une clarté parfaite le plaisir que David prend à vivre sa part féminine, de sa fille totalement inconsciente (puisque bébé) de ce que l’identité de son père peut avoir de subversif, et de Claire (Anaïs Demoustier, enfin la révélation auprès du grand public, après quelques années à se révéler chez Honoré, Miller, Ferran, Tavernier, et même Manu Payet en début d’année ?), à la fois amie, confidente, amoureuse, marraine…

 

 

 

 

 

Le film est aussi une parabole de la fascination du cinéaste pour ses actrices, et surtout pour leur capacité à bluffer leur pygmalion. Cela se ressent dans les accents hitchcockiens du film mais aussi dans une scène, hyper méta, où François Ozon se met en scène dans le rôle d’un spectateur de cinéma profondément troublé par David / Virginia. Entre comédie et drame, le film prend surtout l’apparence, peut-être trompeuse, d’un jeu de piste où Claire et David (mais probablement un peu plus lui qu’elle…) tentent désespérément de vivre cette histoire à la fois au grand jour et à l’insu de tous. Une incompatibilité qui, pense-t-on, ne pourra finir que dans le sang.

 

 

une nouvelle amie romain duris

 

 

Dommage que seul le personnage de Raphaël Personnaz ait suffisamment de corps, au sein de l’intrigue, pour incarner « l’entourage » dont il faut à tout prix se cacher : sa personnalité inoffensive flingue un peu le suspense du petit jeu du chat et de la souris joué par Claire et David. N’en reste pas moins un film marquant, intriguant, qui vous hante durant quelques jours après sa projection, grâce à un casting impeccable et un scénario étrange, qui choisit les surprises, les virages imprévisibles, l’impasse sur la plupart des rebondissements cousus de fil blanc, et finit par voir l’amour et la famille sous un angle plus large que celui auquel on est habitué. Et ces derniers temps, cela fait du bien de savoir que l’éventail des possibles, en amour, reste aussi large que ce que la liberté et le consentement de chacun permet.

2 réflexions au sujet de « Une nouvelle amie »

    1. Ahah, tu me diras ce que tu en as pensé après visionnage, alors ! Je crois me souvenir que Jeune et Jolie t’avait laissée quelque peu dubitative. 😉

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*