La famille Bélier, téléfilm de cinéma

Le public français a une tendance, assez fâcheuse dans la mesure où elle contribue à la multiplication de ce genre de produits à la valeur cinématographique discutable, à plébisciter les comédies populaires à enjeux sociétaux. Après l’affreux Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? et son déversement de vannes destinées à soulager les tendances racistes de chacun en rassurant bien autour de l’idée que les petits Français de souche bien blancs ne sont pas les seuls à s’y laisser prendre, voilà que 2014 s’achève sur le succès « surprise » d’une nouvelle comédie tournant autour du handicap, trois ans après Intouchables. Ou, comme j’aime à le dire, un épisode de Joséphine Ange Gardien qui a malencontreusement échappé à la case téléfilm et s’est retrouvé en salles avec un bon plan marketing destiné à nous le faire passer pour un feel good movie de qualité.

 

 

La-famille-Belier-louane emera françois damiens

Car si la mécanique scénaristique générale est attendue, les principaux défauts du film, qui a pourtant le réalisateur confirmé Eric Lartigau aux commandes (Prête-moi ta main, L’Homme qui voulait vivre sa vie…), résident surtout dans ses aspects cheapos de film TV tourné pour un bon gros prime time suivi d’une émission-débat avec Sophie Davant : l’actrice principale qui joue mal parce qu’elle n’a pas été sélectionnée pour être bonne actrice mais bonne chanteuse et qui s’est tellement concentrée sur le langage des signes que ses cours de comédie n’ont pas encore tout à fait porté leurs fruits, les acteurs stars qui cabotinent après avoir grévé le budget du film, les sous-intrigues et personnages secondaires caricaturaux au possible (le maire odieux, le sourd simplet, la copine facile, le prof aigri d’avoir été placardisé dans un trou paumé – même si on ne saura jamais pourquoi)…

 

 

La-Famille-Belier_Louane

 

 

Mais à vrai dire, le diable réside surtout dans les détails, qui font qu’au final on « sort » facilement du film. Etant peu familier de la communauté des sourds, je n’ai rien remarqué de ce qui semble avoir choqué la presse à propos des performances muettes de Karin Viard et François Damiens. Par contre, plein d’autres choses m’ont gêné.

 

Paula part à l’école en vélo puis en car, mais revient en voiture : quand récupère-t-elle son vélo ? Paula voit beaucoup de responsabilités lui peser sur les épaules et sert de traductrice à ses parents au boulot ou chez le médecin, faisant des trucs qu’une ado ne devrait pas avoir à faire : comment ses parents faisaient-ils avant qu’elle ne soit en âge de les seconder ? N’y a-t-il personne, dans l’entourage de cette famille, pour avoir aidé les parents avant Paula ? Pour avoir communiqué verbalement avec la petite Paula quand elle avait deux-trois ans ? Un oncle, une copine des parents ? Personne ? C’est l’autarcie totale chez les Bélier, et nulle trace de la nécessaire ouverture aux « entendants » qu’il a fallu mettre en place pour élever la petite Paula n’apparaît dans leur vie sociale. C’est un peu étrange.

Paula a ses premières règles… Euh, les gars, Louane Emera a 18 ans, et ça se voit un peu, en fait…

 

A part sa meilleure amie, personne, dans le collège/lycée de Paula, ne semble savoir qu’elle vit dans une famille de sourds-muets. Pourtant, entre les coups de fil des fournisseurs et de la banque qu’elle gère pour ses parents (fort opportunément pendant les trajets scolaires) et le petit Gabriel qui ne se gêne pas pour baver l’anecdote de la tâche à ses camarades de classe, on ne voit pas trop comment le prof de chant, membre du corps enseignant, peut ignorer cette information jusqu’à dix minutes de la fin du film…

 

 

Le papa Bélier fait campagne aux municipales. On ne pige rien à son programme au-delà de son désir de préserver sa propre exploitation, sa campagne se passe globalement super mal, mais à la fin, dans « l’album-photo épilogue » du générique, on apprend qu’il a gagné. On sait pas trop pourquoi ni comment vu que la dernière demi-heure du film n’y a plus fait allusion, mais il a gagné. Ah bon.

 

 

Le prof de chant est obsédé par Sardou et frustré de croupir dans un trou de province après avoir, vraisemblablement, été rattrapé par son caractère de diva lors d’une carrière parisienne passée dans le showbiz : dans une perspective un peu cliché de film, une conclusion logique à sa belle épopée aurait été de trouver un boulot davantage dans ses cordes ou, à la limite, de rencontrer son idole Michel Sardou. A la place, on apprend qu’il épouse la prof d’espagnol. Euh, ok. Si ce personnage avait été une femme et que son seul épilogue, après 1h45 de glee club et de talent show, avait été d’ordre conjugal, le public aurait sauté au plafond, mais bon…

 

la famille bélier spectacle

 

Bref, le scénario globalement assez convenu ne prend même pas la peine de soigner les détails ni les qualités d’interprétation ou de mise en scène. Ça finit par faire peu de raisons de trouver La famille Bélier si formidable que ça… Reste une performance finale plutôt jolie et émouvante, entrecoupée par les belles réactions de Karin Viard et François Damiens, les acteurs chevronnés dont ce genre de fiction un peu médiocre a, décidément, grandement besoin pour faire illusion.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*