Love is strange

 

 

On avait laissé Ira Sachs en 2012 avec Keep The Lights On, drame intimiste sur l’histoire d’amour contrariée entre un artiste contemporain (alter ego du réalisateur) et un jeune avocat toxicomane, inspirée de sa vie réelle. Un film à l’époque unanimement salué par la critique, même si je n’avais pas été aussi transporté que d’autres (tout en trouvant le film joli et bien fait, hein, juste pas au point de hurler au chef d’œuvre du siècle et au renouveau du cinéma gay), et qui avait fait, comme bien des films étiquetés gays avec des scènes de sexe relativement explicite, un semi-four (pas vraiment aidé par sa distribution dans trois salles parisiennes). On le retrouve en 2014 avec un autre drame, moins autobiographique (et pour cause, puisque le réalisateur n’a pas encore l’âge de ses personnages principaux) mais tout aussi intimiste, et probablement tout aussi personnel dans sa démarche. Love is strange est un film mélancolique et lumineux, lourdingue par moments et d’une légèreté superbe par d’autres (cette lumière new-yorkaise…). C’est probablement le film auquel j’ai le plus repensé cette année, dans les jours suivant la projection à laquelle j’ai assisté.

 

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Le pitch :
Après 39 ans de vie commune, George et Ben décident de se marier. Mais, au retour de leur voyage de noces, George perd subitement son emploi de professeur de musique. Tout le monde savait qu’il était gay, mais son union officielle avec Ben a braqué des parents d’élèves, et son école le licencie… Du jour au lendemain, le couple n’est plus en mesure de rembourser le prêt de son appartement new yorkais. Contraints de vendre et déménager, ils vont devoir compter sur l’aide de leur famille et de leurs amis. Une nouvelle vie les éloignant l’un de l’autre, s’impose alors dans leur quotidien.

 

 

love is strange alfred molina

Alfred Molina (Frida, Spiderman 2, An Education) et John Lithgow (Dexter, How I Met Your Mother, Interstellar) campent donc un fringuant couple de sexagénaires, l’un plutôt en début de soixantaine et encore au boulot, l’autre plutôt en fin de soixantaine, retraité mais n’ayant pas encore complètement renoncé à percer en tant que peintre. Et en dépit de leur hétérosexualité et du risque d’avoir en mémoire, en les regardant, les rôles relativement iconiques et pas forcément des plus sympathiques pour lesquels le grand public les connaît, ils sont parfaitement convaincants en couple gay. Plus important, pour la projection en tant que spectateur : quand ils se font des câlins, ils sont. Trop. Mi. Gnons. Mon cœur de pierre a fondu lors d’une scène de lits superposés.

 

 

 

 

Mais le sujet central n’est pas exactement leur couple. Enfin si, il l’est, mais c’est surtout le contexte dans lequel ce couple se retrouve forcé d’évoluer qui sert de thème au film : comment les relations avec notre entourage changent à mesure que l’on est dans la dèche et que l’on s’appuie sur eux. La notion de famille au sens large est ici invoquée : voisins gays, neveu, cousine… Un couple de sexagénaire ayant rarement encore ses parents, c’est bien vers leurs descendants et la famille de cœur qu’ils ont formé autour d’eux que Ben et George se tournent lorsque le sort les frappe.

 

 

love is strange bed

 

 

 

Et c’est là la réussite majeure du film, en dépit de quelques longueurs : montrer comment eux, et par extension probablement nous, spectateurs bobos urbains ouverts d’esprit et de cœur, pouvons changer lorsque notre routine et notre confort sont remis en question sans contrepartie réelle. Les amis cools des deux messieurs sont ravis de se bâfrer à leur repas de mariage et de trouver leur couple génial et exemplaire, mais prompts à s’impatienter dès qu’ils entrevoient la possibilité qu’ils s’incrustent chez eux. « Quand on vit chez les gens, on finit par les connaître plus qu’on ne le voudrait », dit Ben à George au téléphone. Le jeune couple gay n’adapte pas une seconde son rythme de vie nocturne à leur invité, le petit neveu inoffensif devient vite agressif et limite homophobe en sentant son espace personnel lui échapper, la romancière baba-cool s’agace de ne plus avoir autant de silence…

S’aime-t-on autant et aussi bien en période de crise ? S’aimera-t-on toujours si l’on échoue dans nos grands projets ? Est-ce que vieillir gay, c’est vieillir seul ? Sans vraiment répondre (à part en laissant entendre, dans les dernières minutes, que plusieurs semaines de relations houleuses n’empêchent pas de se rappeler qu’on aime la personne qui nous fait face), Love is strange nous emmène sur les flancs glissants de cette réflexion personnelle, qui résonnera en chacun comme une pensée pour ces êtres chers qu’on ne voit pas assez. Un très chouette film, qui mérite un joli parcours en salles.

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