30

Chaque année je fais un article dédié à mon nouvel âge, à la nouvelle année de vie qui débute, à celle qui vient de s’achever et de m’apporter son lot de nouvelles expériences. Pour mes trente ans, je ne savais pas que j’aurais à le faire à l’issue d’une telle semaine. Forcément, cela impacte un peu mon moral et le cours de mes pensées. Mais comme prévu, le changement de décennie, et plus particulièrement de cette décennie, engendre un petit coup de déprime ces dernières semaines.

 

 

Comme prévu aussi, j’ai succombé à ce cliché envisagé pour mes 29 ans : paniquer à l’approche de la fin de ma vingtaine. Me poser une deadline. Il faut que j’aie accompli un truc. Que je ne regarde pas cette décennie, rétrospectivement, uniquement comme celle où j’ai stagné, avancé moins vite que les autres, déprimé, été incapable de me satisfaire de ma situation, me suis sans cesse comparé à ceux que je disais aimer, ne me suis toujours pas porté de regard indulgent. Que je ne pense pas à ma vingtaine seulement comme à une adolescence attardée. Non pas que je n’aime pas les loisirs régressifs, hein (ce blog en est un peu la preuve), mais je préférerais me voir comme quelqu’un qui était un peu plus dessiné, un peu moins emo à trente ans qu’à vingt. Que ces dix années n’ont pas servi qu’à passer de l’étudiant au salarié. Parce que bien souvent, c’est la seule différence que je vois. Bon bah au final, et comme presque à chaque fois, j’ai fait des trucs, mais pas les trucs prévus.

 

 

De 20 à 23 ans, j’étais encore étudiant, et j’avais si peur de la vie active… J’en ai gâché un peu de ces années, rétrospectivement les plus stimulantes et les plus épanouissantes que j’aie connu à ce jour, à flipper en anticipant (mal, en plus) ce que ce serait de ne plus être étudiant. Et depuis… Un parcours classique de débutant qui rame et qui finit par trouver son premier poste, puis son deuxième. Des relations amoureuses qui s’allongent. Des liens amicaux qui se distendent au fur et à mesure que chacun remplit sa vie d’obligations dans son coin. Et des bonheurs dont je ne profite plus qu’à peine. Parce qu’ils ne servent plus que de récompenses ponctuelles à l’ennui constant. Parce qu’ils sont si fugaces qu’ils passent pour médiocres. Parce qu’ils sont si brefs qu’ils ne compensent même plus ces journées épuisantes et anesthésiantes dont on se réveille, parfois, cinq minutes, peut-être dix, se croyant heureux. Ces cinq seules minutes d’une journée dont je suis capable de me rappeler une semaine après. Et qui n’arrivent même pas tous les jours. Ma vingtaine, j’ai souvent l’impression de l’avoir passée à ça : à prendre conscience du fait que le bonheur est médiocre. Qu’il n’est pas cette sensation pleine d’absolu qui donne goût à la vie, mais uniquement cette petite construction de boutiquier qui compte ses thunes, négocie ses augmentations, finance une vie sociale fabuleuse à raconter, économise pour un iPad, un week-end en amoureux, un appart’, un mariage. Consommer, consommer, consommer.

– J’ai une gueule à savoir installer une bonde de lavabo ?
– Bah essaye, tu vas voir, c’est pas compliqué.
– Nan, je vais demander à mon père.

 

 

Ma vingtaine, c’est un trajet avec le frein à main enclenché. Celui de l’enfant gâté qui pensait qu’il était formidable et que la vie finirait par s’en apercevoir toute seule. Envie de tout, mais pas envie de faire la queue d’un effort pour que ça marche. Aussi loin que sa mémoire remonte, échouer lui a semblé interdit ; alors parfois, il a préféré ne même pas essayer. C’est déjà un tel effort de se lever le matin, alors si en plus on n’a même pas la satisfaction de l’accomplissement sans accroc… Il n’aurait probablement pas compris, et très mal toléré, de ne toujours pas être « sur des rails » à trente ans. Mais même s’il aimerait parfois être un adulte plus accompli, ça l’amuse, ce fainéant, de voir comment la vie le porte, comme une sorte de gros tas qui ronchonne, et que ça ne se passe pas si mal. Ça manque juste un peu de direction affirmée, quoi. Il questionne l’idée d’en finir au moins une fois par semaine ; il répond toujours non, il est trop curieux de la suite. Pourtant sans efforts, la vie ne vous offrira que du médiocre, apparemment. La vie, cette connasse, est radine en « génial-et-gratuit ». Quelle tristesse.

 

 

Construire son bonheur, décider d’être heureux, se bouger le cul ? Hors de question. J’étais quelqu’un de brillant, ça allait se faire tout seul, tomber tout cuit. Pour moi, cela allait de soi. Je ne m’aimais pas beaucoup mais on me le disait : j’étais too big to fail, évidemment que j’allais réussir et être heureux, ça allait rouler comme un VTT. On m’avait donné un bagage culturel, des codes sociaux à maitriser, et je connaissais ma partition par cœur. Il suffisait de jouer le jeu, et la vie allait se mettre en place toute seule. Me trouver un rôle, une ambition, une situation de bonheur constant. Pas cette bête de somme qui ne voit pas ses semaines passer et ne comprend pas bien comment il fait pour être fatigué en permanence depuis sept ans. C’était ce que j’avais compris, ce que mon adolescence privilégiée de gentil premier de la classe m’avait promis. Ça allait forcément arriver. Mais il fallait vivre ma partition, l’interpréter, la dépasser. Pas la réciter. Pas croire qu’il suffit d’être pédé pour que la vie devienne, de facto, plus intéressante, plus remplie d’un sens ou d’une portée quelconque. Que contrarier mes parents et mener une vie financièrement autonome ferait de moi quelqu’un. Qu’être le mètre-étalon de la stabilité parmi mes amis ne ferait pas de moi le centre du monde.

 

 

Ma vingtaine, je l’ai consacrée à comprendre et à accepter que je ne serais personne. Et bon sang, qu’est-ce que je voulais être le centre du monde ! Que l’existence n’allait pas subitement, au prix de quelques épreuves artificielles, me trouver et faire de moi quelqu’un d’exceptionnel. Que quelqu’un d’exceptionnel, soit on l’est et on le devient, soit on ne l’est pas et il faut alors compter sur les hasards et les injustices de la vie pour le devenir. Moi j’ai la flemme. La paresse de la vie. Je l’ai toujours eue, croyant vivre dans un monde qui trouverait mon verbe brillant et mon dilettantisme délicieux. Que ça suffirait. Et je n’ai jamais eu de chance au jeu, alors le hasard ne m’a pas trouvé pour me propulser dans une vie moins ordinaire.

 

 

 

J’ai toujours voulu avoir trente ans. C’est l’âge que j’enviais, petit. Je trouve les trentenaires séduisants, j’étais convaincu de m’accommoder de leur âge, de leur stature, de leur tranquille assurance, de leur sourire gentil en présence de vingtenaires bourrés riant et parlant fort avec un vocabulaire et des préoccupations qui leur échappent désormais un peu, lorsque je serais concerné. Et tout porte à croire que c’est le cas.

 

 

Je suis content d’avoir trente ans. Je ne suis pas là où je voulais être à cet âge, mais l’image n’avait jamais été précise, de toute façon. Je sais simplement que ce n’était pas cette image-là. Cette année j’ai fait ce qui se révélera peut-être être la rencontre la plus importante de mon existence, j’ai souffert mille tourments, habituels et inédits, j’ai boudé, aimé, vécu seul, exploré mon degré de perversité, retrouvé la légèreté des soirées entre amis, pleuré de honte, accepté que la petite boule au creux de mon ventre ne partirait pas et que, si ça se trouve, c’est le moteur de toute cette machine. Encore faudra-t-il savoir l’utiliser et, surtout, trouver l’envie de le faire. A vingt-neuf ans, je ne savais pas trop ce que j’attendais de mon année, mais je voulais que ça bouge, sans faire quelque chose que je percevrais comme un effort. A trente ans, peut-être faut-il que je fasse un effort, que je laisse un peu de ma paresse de côté, pour rejoindre ceux qui ont envie. Envie d’entreprendre, envie de faire bouger les choses, envie d’apprendre de nouvelles choses. Parce que la concrétisation de projet, la gnaque, la performance, c’est pas de la rentabilité économique ou du meublage existentiel pour oublier qu’en fait ta vie c’est de la merde, hein : nan, nan, c’est du kif, de l’é-pa-noui-sse-ment. C’est même pour ça qu’on te culpabilise si t’aimes pas ça et qu’on te somme de trouver ça génial. La paresse, c’est caca, le bonheur, ce n’est pas une sensation pure et absolue qui te tombe dessus, c’est un business plan, un projet réfléchi, une construction sociale et un crédit sur ta gueule pour les trente prochaines années, pour que tu achètes et que tu transmettes aux suivants… Bon, je garantis pas d’avoir ingéré tout ça à 31 ans, hein. Bordel, qu’est-ce que j’ai mûri, c’est beau. J’ai un an pour me trouver un peu moins fainéant, oser deux-trois trucs devant lesquels j’aurais baissé les bras avant, ré-accepter de me planter (ou l’accepter pour la première fois, à force, je n’ai plus de recul sur l’échec). 30 ans, année de l’envie. Parce que la flemme, ce n’est pas que la paresse ou le manque d’envie ; la flemme est aussi le manque de courage, et elle a pu peser lourd sur la décennie qui vient de s’écouler.

3 réflexions au sujet de « 30 »

  1. Dur constat mais après tout, l’important c’est qu’il reste à faire.
    Etant une boulimique de projets, je ne peux avancer qu’en sachant qu’elle est ma prochaine étape, et c’est peut-être ça aussi qui me rend heureuse. Ca ne m’empêche pas d’être flemmarde aussi par moment, mais ca me donne un cap et je crois que mon plaisir je le tire aussi de cette idée du next step, de savoir qu’il existe et qu’il y a toujours quelque chose à rêver.
    Car au final, ceux qui semblent avoir tout, sont-ils plus heureux? Ne serait-ce pas le chemin que l’on se donne qui donne un sens?

    Peut-être serait-ce aussi l’occasion de se poser la question centrale de ce qui te motive vraiment: essayer de faire ce pour quoi on n’a pas (ou moins) la flemme que le reste, ca contribue au bonheur.
    Et pour ton business plan, je serai ravie d’y participer 😉

    1. Ne plus se comparer aux autres (qui sont probablement tout aussi paumés sans avoir l’air d’y toucher) et tenter de comprendre ce qui nous motive, sans avoir non plus l’impression de s’appliquer des méthodes managériales d’épanouissement fictif… On y travaille 😉

  2. Ping : 31 | Vinsh

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