Ce n’étaient que des dessins

Je n’ai jamais lu Charlie Hebdo. C’est con, vu d’aujourd’hui. Vu de ces heures d’indignation en ligne, de cœur serré et de ces larmes d’angoisse que, pendant quelques secondes hier, j’ai dû ravaler, avant même de savoir que parmi les morts il y avaient certains des plus grands caricaturistes français. C’était quand j’ai su qu’il y avait au moins un mort, quelques (dizaines de) minutes avant. Blasé et pince-sans-rire comme je le suis, je voyais plutôt un nouvel Abdelhakim Dekhar, en entendant parler d’une attaque, au début. Une prise d’otages, peut-être. Un paumé qui blesserait un standardiste et tirerait trois balles dans les murs avant de disparaître, sans avoir tué personne mais en ayant bien fait flipper tous ces salauds de médias capitalistes complices du pouvoir complotiste ou je ne sais quoi, pour leur montrer qu’ils ne sont pas en sécurité. C’est fou comme on les regarde avec une froideur un peu effarée et passive, ces événements. Qui s’est préoccupé d’Abdelhakim Dekhar depuis novembre 2013 ? Qui sait ce qu’est devenu l’assistant photographe qu’il avait grièvement blessé ? Ces gars-là, ces histoires-là, on les voit passer, on s’indigne sur Twitter, on suit une chasse à l’homme sur les chaînes info, on s’envoie des vannes sur le coup de flip qu’on a eu dans le métro… et puis on les oublie aussi sec.

 

Mais là, j’ai senti que ce ne serait pas pareil. Un mort. Plusieurs blessés. Cinq morts. Au moins six blessés. Dix blessés. Dix morts. Douze morts.

 

 

Et puis ces quatre noms. Charb. Cabu. Wolinski. Tignous. Puis ceux qu’on connaît un peu moins. Honoré. Bernard Maris. Moustapha Ourrad. Michel Renaud. Et c’est là, enfin, que je me rends compte que c’est de Charlie Hebdo qu’on parle. Que même si ça fait près de deux heures qu’on a tous fait le lien, dans nos têtes, avec les caricatures de Mahomet, on comprend qu’il ne s‘agissait pas seulement d’intimider, de faire flipper, de flinguer au hasard le personnel de la compta et de la sécurité pour faire taire le journal dans le fracas et le sang. Il s’agissait de tuer la rédaction. De décapiter le journal. Charb. Cabu. Wolinski. Tignous. Il n’y a plus de Charlie Hebdo. Même s’il renaît la semaine prochaine (et c’est bien évidemment souhaitable), le journal n’existera plus jamais tel qu’il était. Non seulement parce qu’il est endeuillé par les événements mais aussi et surtout parce que ceux qui le faisaient ne sont plus. Charb. Cabu. Wolinski. Tignous. On n’a pas tué ces gens au hasard. On les a choisis, ciblés, éliminés. Et au nom de quoi ? D’un non-droit à la caricature. D’une non-liberté d’expression. D’un obscurantisme crasse qui jette dos à dos les communautés et la République, qui fait honte à chacun. Connards. Croire que des caricatures justifient cela. Qu’une doctrine recevable le prône. Fous. De quoi êtes-vous le symptôme.

 

 

David Pope
David Pope

 

 

 

Ce sont des artistes qu’ils ont tués. Pas des passants innocents fauchés au hasard, payant pour un pouvoir et des décisions qui leur échappent, stimulant la paranoïa publique face à l’éventualité d’une frappe aveugle. C’est un terrorisme ciblé. Ciblé sur nous tous par symbole, mais sur des têtes précises, désignées, ruminées depuis des années. Des artistes qu’ils jugeaient coupables, et à qui ils ne savaient pas répondre par l’art. Des journalistes, aussi, oui, avec des opinions et de l’irrévérence. On est d’accord avec leur démarche ou pas. Mais des cibles, au final, en raison de cela. Abattues sur leur lieu de travail, pour s’être exprimées. Avoir fait rire. Avoir provoqué, aussi. Coupables d’insolence. Comme si c’était mal, comme si ça méritait la mort ou ne serait-ce qu’un châtiment physique. Comme si la question se posait une seule seconde.

 

Salman Rushdie a écrit hier « La religion, cette forme médiévale de déraison, lorsqu’elle est combinée avec l’armement moderne, devient une véritable menace à nos libertés. Ce totalitarisme religieux a causé une mutation meurtrière dans le cœur de l’islam et nous en voyons les tragiques conséquences à Paris aujourd’hui. Je soutiens Charlie Hebdo comme nous devons tous le faire, pour défendre l’art de la satire qui a toujours été une force pour la liberté contre la tyrannie, la malhonnêteté et la stupidité. “Le respect pour la religion” est devenu une phrase codée signifiant “la peur de la religion”. La religion, comme toutes les autres idées, doit faire l’objet de critique, de satire et, oui, mérite que nous lui manquions de respect sans avoir peur. »

 

 

Il aurait aussi déclaré que le soutien inconditionnel des intellectuels du monde entier dont il avait bénéficié en 1989 lorsque Les Versets Sataniques lui avaient valu dix ans dans la clandestinité après la fatwa émise contre lui par l’ayatollah Khomeini, semblait s’être estompé ses dernières années. Que le silence des intellectuels pesait désormais une tonne quand un artiste était attaqué et menacé pour avoir blasphémé, provoqué, fait réfléchir. Notamment quand Charlie Hebdo, déjà, voyait ses locaux incendiés et son site web piraté en 2011 : comment concilier soutien à la liberte d’expression du journal et compréhension envers ceux qui se sentent insultés ? C’est pourtant possible. Mais apparemment on ne sait plus le faire. C’est du moins ce qu’en pense Rushdie.

Et c’est vrai, je crois. Je ne suis pas un intellectuel, mais même lorsque le titre avait rencontré des difficultés financières et des menaces d’attentat sérieuses et avérées, je n’avais pas levé le doigt pour Charlie Hebdo. Ce n’est pas si grave. C’est un métier risqué. La provocation attire les abrutis. Je l’ai jamais acheté, je vais pas m’y mettre. S’il ne se vend pas, c’est peut-être que ce journal n’est pas si indispensable que cela et que son esprit (et ses caricaturistes) trouvera à s’exprimer ailleurs, différemment.

 

 

Mais maintenant que Charlie Hebdo est mort, j’ai vraiment envie de dire vive Charlie Hebdo. Parce que ne pas être d’accord avec eux, les trouver provoc’, de mauvais goût, torpillant le débat… Ok, discutez-en, les gars. A la rigueur, portez plainte. Mais flinguer douze personnes, dézinguer un média entier, au nom d’un désaccord, quel qu’il soit et quelle que soit sa profondeur ?

Les mots me manquent encore ce matin, mais je suis content de toujours avoir un blog en 2015. D’avoir un petit espace à moi pour m’épancher un peu plus que par un tweet, un hashtag ou une photo de profil. De pouvoir vider un peu du sac qui a fait suffoquer mon esprit depuis hier. Qui qu’ils soient, peu importe leur religion, leur parcours idéologique, leurs excuses sociologiques ou justifications philosophiques : ils ont déjà perdu. Il n’y a bien que la force du désespoir de celui qui a déjà perdu, qui n’a déjà plus place dans le débat, qui peut pousser à ce genre de réponse. Il n’y a bien que leur lecture anachronique et désespérément inadaptée du monde qui puisse les pousser à s’arc-bouter ainsi, à brutaliser, par le verbe, par les poings ou par les armes, ces contemporains auxquels ils ne veulent rien comprendre. Qu’ils soient des intégristes de l’Islam, du catholicisme ou d’autre chose, le climat malodorant de ces derniers mois nous aura au moins fait comprendre une chose : ils sont l’énergie du désespoir que manifestent les valeurs moisies des siècles enfouis, qui s’obstinent à se refuser révolus mais par qui plus grand-monde ne se sent concerné. Ils ne sont même pas réductibles à leur religion : quelle qu’elle soit, celle-ci les regarde aujourd’hui avec horreur. Car si nous le voulons bien, ces violences, ces crispations idéologiques, ces replis sur les fonds de sauce les plus rances de leurs dogmes, ce seront leurs derniers sursauts avant, dans les prochaines années, que des représentants religieux ayant enfin digéré la notion de laïcité n’aient le courage de leur dire qu’ils font fausse route. Et que, promis juré, ils peuvent vivre avec leur culture et leurs valeurs sans empêcher le voisin d’en avoir d’autres.

Hier soir, je suis sorti du travail, et la rue m’a semblé un peu plus silencieuse, la nuit un peu plus grise, l’air un peu plus froid que la veille. Ma tête était cotonneuse et mes yeux petits. Et même si la belle unité spontanée des rassemblements citoyens m’a réchauffé le cœur, j’ai eu un peu mal en me rappelant que, douze heures auparavant, Charb, un dessinateur, vivait sous la protection permanente d’un policier. Et que personne, et moi pas davantage que les autres, ne s’offusquait d’une telle aberration.

Ce n’étaient que des dessins. Ne les censurons jamais.

charlie hebdo mahomet

Charlie-Hebdo-couverture-8-novembre-2011

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charlie-hebdo-coran

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charlie hebdo frigide barjot

charlie hebdo monseigneur vingt trois

Et dans un registre plus léger, pour la postérité et pour ceux qui sont nés avant 1990…

bonjourDorothee

2 réflexions au sujet de « Ce n’étaient que des dessins »

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