Snow Therapy : couilles et poudreuse

 

Qu’est-ce qu’être un homme ? Dans nos sociétés occidentales, quel que soit le milieu social, c’est devenu avec les siècles cette variation un peu bâtarde du patriarche à la tête d’une famille nombreuse : le père à la tête d’une famille nucléaire ou, à tout le moins, l’adulte fonctionnel capable d’assumer plus que les autres, de se sacrifier pour les siens, de faire preuve de courage. C’est le mythe « Les femmes et les enfants d’abord ! », qui veut que les hommes soient nécessairement les moins faibles, donc les moins couards quand les choses se gâtent, et qu’on les envoie plus naturellement au casse-pipe que les autres, que ce soit quand le bateau coule ou quand la guerre est déclarée. Si le stéréotype a ses limites et ses aspects largement critiquables (l’homme est seul face à ses tourments, ses émotions et ses états d’âme, dont on le somme d’avoir un peu honte, pour être un roc solide face à toute l’adversité de la vie, pendant que la femme, par opposition, en est réduite à la sphère domestique et à son statut de petite chose faible à protéger), il contribue beaucoup à définir la distribution du grand jeu de rôle de l’existence. Je peux compter sur toi pour ci, tu peux compter sur moi pour ça. L’idée étant, en nos temps modernes, que les rôles féminins et masculins se rejoignent progressivement, et que si on attend des femmes qu’elles soient capables d’assurer aussi bien dans la sphère domestique qu’à l’extérieur, il en va de plus en plus de même pour les hommes.

 

Force majeure sleep

 

 

C’est dans ce contexte que Force Majeure, bêtement rebaptisé Snow Therapy en France (encore un bon Pardon My Titres, qui tient probablement à une volonté de souligner le statut de comédie du truc), inscrit ses personnages. Tomas, son épouse Ebba, et leurs deux enfants Harry et Vera, sont donc ce que la culture occidentale attend d’une famille suédoise aisée en vacances dans les Alpes françaises : lui, businessman occupé tentant, presque en vain, de décrocher de son iPhone cinq jours dans l’année pour être digne de sa petite famille ; elle, ravie de ces vacances qui relèvent aussi bien du repos que de la petite récompense annuelle, véritable exercice de validation de la vie bourgeoise qu’elle a choisie et construite ; tous les deux, bien habillés, parfaits sur les photos touristiques, jouant à merveille la partition vacancière allant des moments « famille nounours » avec les enfants et les instants plus complices de retrouvailles pour raviver la flamme du désir affaibli par un quotidien harassant.

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Et puis, vient l’incident. Dans cette station où des canons ne cessent de retentir au loin pour déclencher des avalanches contrôlées et, ainsi, sécuriser au maximum le manteau neigeux pour les touristes, un imprévu survient. Alors que la petite famille est attablée en terrasse d’un restaurant d’altitude, une avalanche est déclenchée au loin. Tout le monde sort son iPhone et filme ou prend des photos. Mais soudain, quelque chose semble anormal. L’avalanche se rapproche, elle ne semble pas si contrôlée que ça. En quelques secondes, c’est la panique, chacun pense qu’il s’apprête à mourir enseveli sous des tonnes de neige. Tous les occupants de la terrasse se dispersent, les enfants hurlent. Ebba tente d’agripper ses enfants et appelle Tomas. Tomas, lui, attrape son iPhone et se barre en courant… Et là, c’est la fausse alerte : l’avalanche était bel et bien contrôlée et s’est arrêtée plusieurs dizaines de mètres avant la terrasse, laquelle n’a, en fait, été recouverte que d’une inoffensive écume de poudreuse, qui se disperse comme du brouillard en quelques minutes.

 

 

 

Tout le monde se remet en place avec quelques rires nerveux et recommence à manger. Mais quelque chose vient de se casser, et aura des conséquences sur tous les personnages du film, que le réalisateur explorera avec un mélange d’humour noir et de tension dramatique. On oscille entre rire franc et malaise réel. L’instinct de survie nous fait-il perdre notre sens des valeurs ? La nature reprend-t-elle ses droits face au danger ? Véritable réflexion sur les rôles sociaux, et notamment genrés (mais pas seulement), Force Majeure fait de micro-événements, avant et après cet incident, les indicateurs d’une masculinité en proie au doute, à la suspicion, et aventure ses héros en-dehors des sentiers battus de leur éducation : facile d’imaginer qu’ils vont se perdre, en tentant (en vain ?) d’accepter et de rationaliser un acte embarrassant mais spontané, qui leur a échappé.

 

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Très contemplatif par moments (avec de superbes plans dans les paysages montagneux, dont certains ont été retouchés numériquement), le film de Ruben Östlund fait le choix de ne pas emmener la petite famille exactement où on s’attendait à la voir aller après cette histoire, et ses vingt dernières minutes, si elles risquent de diviser, ont au moins le mérite de l’originalité. Mais la question continue de hanter le spectateur par la suite : la masculinité se définit-elle par le courage ? Le manque de courage est-il plus reprochable à un homme qu’à une femme ? Comment le prendrait-on, si ce qu’on croyait être une vérité indéboulonnable sur soi-même (et donc, une définition de nous-même) ne nous définissait soudain plus ?

EDIT DU 03/02/2015

En tout cas, quand il a appris qu’il n’était pas nommé à l’oscar du meilleur film étranger pour Force Majeure, Ruben Östlund l’a assez mal pris…

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