Fresh off the boat

Il y a quelque chose d’un peu bizarre, voire d’un peu malaisé, pour nous les blancs, à regarder ces étranges sitcoms « communautaires » dont les personnages centraux sont « ethniquement marqués » et où les blancs sont « l’autre ». Le Prince de Bel-Air et le Cosby Show ont ainsi une place bien à part dans la fiction US, pas autant rappelées à notre bon souvenir pour leur nostalgie 80’s/90’s que pour leur côté « pierre angulaire » de la représentation des familles noires à la télévision. C’est que, le reste du temps, c’est si rare… Après, il n’est pas certain que les familles ainsi représentées (bourgeoises, plutôt friquées, menant dans des demeures chics de banlieue résidentielle une vie somme toute assez semblable à celle d’une famille WASP) reflètent la réalité de la majorité des familles afro-américaine, mais bon, on est dans la fiction, tout n’a pas vocation au réalisme ou au quota. Toutes les familles blanches d’Amérique ne vivent pas comme les héros de Modern Family, tous les scientifiques trentenaires ne vivent pas comme dans The Big Bang Theory. On ne peut pas attendre plus de réalisme des sitcoms « ethniques » qu’on en attend des autres. Mais on a conscience de leur importance culturelle, dans un paysage audiovisuel qui continue de largement faire la part belle au mâle hétérosexuel blanc et chrétien. Alors on développe, assez spontanément, une exigence envers ces sitcoms : qu’elles se réapproprient et dépassent les clichés, qu’elles laissent entendre au grand public que les déterminismes sociaux ne sont pas incontournables. Et du coup, dès qu’on sent que la série faillit à cette « mission », on doute.

 

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Fresh off the boat, nouvelle sitcom ABC, débarque dans la foulée de Black-ish et de Cristela, deux autres séries « ethniquement marquées » récemment lancées par la chaîne. L’objectif clairement affiché est de se moquer des clichés et des a priori qui entourent ces communautés, avec des personnages qui ont une réflexion plus ou moins consciente sur leur intégration dans une société majoritairement blanche.

 

 

La série suit donc une famille d’origine taïwanaise, le Huang, qui s’installent à Orlando, en Floride, en 1995, pour que le père de famille y ouvre un restaurant de type Buffalo Grill.

 

 

On y retrouve donc des éléments déjà exploités ailleurs : la famille non-blanche, donc, mais aussi le saut rétro dans les 90’s (Surviving Jack) qui permet de faire des clins d’oeil musicaux à peu de frais, le petit héros qui raconte rétrospectivement son enfance alors que, adulte, il est devenu célèbre (The Goldbergs), le quartier résidentiel WASP peuplé de femmes au foyer superficielles face auxquelles les nouveaux arrivants « dénotent » (Suburgatory)…

 

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La différence étant que Eddie Huang, le chef cuisinier d’origine taïwanaise dont cette série est inspirée (c’est l’adaptation de son autobiographie du même nom), a certes beaucoup participé à la création de la série (il fait la voix off), mais l’a vue aussi s’édulcorer, pour mieux rentrer dans le moule de la sitcom (ses relations avec son père ayant, notamment, été apparemment beaucoup plus tumultueuses en réalité).

 

Amusante par ses premiers gags à base d’appropriations erronées des stéréotypes (le petit asiatique fan de hip-hop qui rêverait d’être noir, la mère de famille effrayée par un supermarché silencieux mais rassurée par un marché asiatique où on s’empoigne et se hurle dessus…) et la volonté de se conformer (le rapport compliqué que ce futur chef entretient, par désir de se conformer, avec la cuisine asiatique), Fresh off the boat est pour le moment un peu gentillette et, après un certain nombre de sitcoms parlant des minorités et des clichés, peine un peu à exprimer clairement ce qu’elle cherche à nous dire de neuf. Quatre épisodes ont été diffusés à ce jour sur ABC, et la série a déjà perdu deux millions de téléspectateurs depuis le pilote… Toutefois, la critique américaine est aux anges et classe déjà la série parmi les meilleures nouveautés de 2015. Il faudra donc, peut-être, laisser la série nous convaincre sur la durée.

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