It Follows

it follows poster us

Il y a eu, il y a quelques jours, une querelle de récré sur la blogosphère, entre Diglee et Lorenzo Papace, amis dans la vraie vie, à la suite d’une projection de It Follows à laquelle ils ont assisté ensemble. En gros, la première, qui a pris le film en grippe, a descendu le deuxième long métrage de David Robert Mitchell, dans une note illustrée un chouïa malhonnête qui explique que des personnages féminins qui s’habillent légèrement, c’est sexiste (ah bon), et que ça n’apporte rien à l’histoire qu’une fille sorte de chez elle en courant sur des talons hauts (peut-être à sous-entendre qu’elle a été surprise, à l’improviste, par un danger qu’elle n’avait pas anticipé en mettant des baskets, non ?) ou soit en soutif-culotte dans sa salle de bain (en même temps, le but de cette scène n’est pas d’être sexy – je vois pas trop qui a pu la trouver excitante – mais de regarder une victime reprendre possession et conscience de son corps victime d’une agression), résumant le metteur en scène à une sorte de pervers se rinçant l’œil sur des culs d’adolescentes, et ne considérant pas un instant que des jeunes femmes s’habillent / se sont habillées comme ça un jour, de leur plein consentement et pour des raisons allant de l’envie de plaire au simple confort, sans que ce soit nécessairement bien ou mal. Le second, agacé d’avoir été mis en scène dans cette note illustrée un peu puérile (en gros, on a l’impression que Diglee avait très très envie de démonter un film pour montrer comment elle est féministe et qu’elle connaît la définition du test de Bechdel – pas de bol, elle n’a pas choisi le bon film pour faire ça – c’est pourtant pas ce qui manque en salles), avec déformation de ses propos et dénonciation de son mansplaining (cette pratique très intelligente consistant, en gros, à considérer tout homme, d’avance et par principe, en tort dans une conversation sur le féminisme, en disqualifiant tout propos modéré qu’il pourrait tenir comme s’il cherchait par-là à faire passer le féminisme pour une hystérie de bonne femme), a produit une réponse assez cinglante ; du coup ça m’a donné envie de voir à quel point ce film était atroce.

 

it follows poster

 

 

Et… bah il ne l’est pas du tout, en fait. J’ai pas bien compris pourquoi il fallait se focaliser à ce point sur des tenues légères, dans un film qui se passe en septembre et qui traite de la sexualité d’adolescents de 19 ans et de ses conséquences, et dont les personnages masculins n’en mènent guère plus large que les personnages féminins. Il y a là un côté hyper prude qui me gêne un peu, de vouloir absolument vouer aux gémonies et au slut shaming toute idée de femme sexy et consciente de sa séduction, de l’atout de sa jeunesse, de sa capacité à donner le change plus facilement, en termes de confiance en soi, qu’un garçon du même âge lorsqu’on est jolie. Et si, plutôt que les signaux « de base » du machisme, ces tenues n’étaient que le reflet d’une réalité sociologique, celle de la jeunesse blanche privilégiée de Detroit, à une époque qu’on perçoit confusément (téléphones filaires, vieilles télévisions, voitures) comme étant les années 80 / début des 90’s, mais qui est en réalité la nôtre, portée sur les modes un peu superficielles comme le vintage (la liseuse électronique du personnage de Yara situe le film à nos jours) ? Et si le fait que les garçons soient habillés comme ils le sont reflétait la manière dont des ados de 19 dégingandés s’habillent sur la côte ouest américaine ? Et si les tenues plus sexy des filles reflétaient un état de fait réel de nos sociétés, où les filles s’astreignent aux tenues légères parce que le social les y somme, tandis que les garçons mal dans leur peau planquent leurs corps quand ils ne sont pas méga-gaulés pour exactement la même raison ? Et si les tenues des protagonistes reflétaient une réalité sociologique, non pas pour la perpétuer, mais pour la dénoncer ? Nan parce que bon, Twelve Years A Slave, c’était pas pour dire que les horreurs qui arrivaient à l’écran étaient méritées par les afro-américains, hein ; pas plus que Salo ou les 120 journées de Sodome ne validait le sadisme des personnages ; pas plus que le simple fait de parler en roulant des mécaniques et en utilisant un phrasé agressif ne faisait des petits gars et des petites meufs de L’Esquive des racailles ou, au contraire, des anges qu’Abdellatif Kechiche approuvait à chaque plan. Montrer n’est pas cautionner. C’est juste la représentation de quelque chose, même peu séduisant, qui a été, ou qui est. Pas d’une utopie dans laquelle les jeunes femmes seraient miraculeusement insensibles à la mode, aux températures estivales et à l’envie de séduire les garçons ; ça ne rend pas le réalisateur responsable des pressions sociales qui les amènent à porter tel ou tel type de tenue. Et si le réalisme n’avait pas grand-chose à foutre là, comme cette vieille rengaine du cinéma US consistant à nous faire avaler que les adolescents regardent des vieux navets en noir et blanc à la TV (alors que ce sont surtout des extraits moins chers à utiliser, pour les cinéastes,  en termes de droits) ?

 

Et si, sinon, on regardait autre chose que les fringues des personnages ?

 

 

It-Follows-car

 

Nan parce que bon, il est dense, ce film. Il en a des choses à dire, au détour de dialogues faussement plats. Un peu comme chez Sofia Coppola (Jay, l’héroïne de It Follows, a de faux airs de sœur Lisbon), il y a beaucoup à lire dans ce qui n’est pas verbalisé par les personnages.

 

Le pitch, selon Allociné :
Après une expérience sexuelle apparemment anodine, Jay se retrouve confrontée à d’étranges visions et l’inextricable impression que quelqu’un, ou quelque chose, la suit. Abasourdis, Jay et ses amis doivent trouver une échappatoire à la menace qui semble les rattraper…

 

 

Sexe et conséquences. Un canevas hyper classique du cinéma d’horreur, ici réinventé. Le pitch d’Allociné est plutôt mauvais (ou, plus probablement, est un reste promotionnel de l’époque où le film n’était pas encore fini et où la prod’ avait fait une fiche incomplète pour l’inclure dans ses listes de projets en cours) : Jay n’a pas « l’impression » d’être suivie, elle le sait. Nuance. Elle s’est en effet vue expliquer la malédiction qui lui a été transmise, par le mec-même qui la lui a transmise. Un peu incrédule au début (normal, quand on t’explique un truc surnaturel après t’avoir ligoté à une chaise), elle sent très vite que la menace est réelle et ne joue pas à se faire approcher par la « chose » qui, sous une apparence humaine sans cesse changeante, la suit en marchant comme un zombie.

 

it follows jay pool

 

La peur est donc palpable et permanente, dans un film qui joue sur l’atmosphère plus que sur les explosions de violence et de gore. Il y a en fait peu de moments violents dans le film, même si on sait, dès la première scène, que la menace est réelle. Le vrai génie horrifique, ici, c’est que le danger prend n’importe quelle forme humaine, marchant tranquillement vers l’héroïne, ne l’attaquant que s’il l’atteint. On se surprend donc, au bout d’un moment, à être encore plus parano que les héros, à surveiller l’arrière-plan pour voir si quelqu’un, dans la rue, dans un parc, sur une plage, ne s’approche pas en marchant (sachant que, à part les « contaminés », personne ne le verra).

 

 

L’autre sujet de tension, qui amène à se demander si le message du film n’est pas hyper réac (le sexe punit, le sexe sauve, le sexe tue, le sexe implique une responsabilité morale écrasante), est donc cette allégorie des MST, la métaphore la plus clairement perceptible du film. Pour se débarrasser de « It », Jay va devoir la transmettre sexuellement à quelqu’un d’autre, qui lui-même devra le transmettre au suivant. La malédiction semblant s’en prendre en priorité au dernier contaminé, elle a tout intérêt à ce que la « chaîne » se propage si elle veut survivre. Car si celui qu’elle a contaminé meurt, « It » se tournera à nouveau vers elle, puis vers celui qui l’a contaminée, puis vers celle qui l’a contaminé lui, etc. Une chaîne sans fin et sans espoir puisque, même après avoir refilé le mal à un autre, tu n’es pas tiré d’affaire, et que tu dois passer de victime à bourreau pour espérer retarder une mort qui, à la fin, reviendra toujours pour toi. Il y a quelques jump scare dans It Follows, mais dans les faits, le jump scare est permanent, car avec la lenteur de la menace et le procédé bien vicelard consistant à situer le danger hors-champ la plupart du temps, on ne fait plus qu’y penser.

 

it follows hospital

 

 

Le film fourmille de plans larges géniaux et d’idées brillantes, et laisse la porte ouverte, avec sa fin assez gênante, à des suites et éventuels prequels. Car si, au-delà de l’absence des adultes, probablement voulue par le réalisateur (pas d’immersion de la police dans l’intrigue, après ces séries de meurtres qui présentent quand même des similitudes dans le mode opératoire et l’attitude paranoïaque des victimes dans les heures précédant leur mort, ni même des parents, hyper effacés), une chose m’a un peu interpellé, c’est l’incohérence scénaristique qui a permis, un jour, au « patient zéro » de la malédiction de survivre assez longtemps pour comprendre les règles du jeu de ce qui lui arrivait, et pour les expliquer à son « successeur ». Peut-être un prequel pourra-t-il remonter aux sources (vaudous ?) de cette malédiction, ou bien donner des clés supplémentaires sur la manière de s’en débarrasser ? Mais je ne suis pas sûr qu’il soit nécessaire de créer une nouvelle saga ciné horrifique, le film se suffit probablement à lui-même, nous laissant imaginer dans quel mesure le « problème » a été résolu, notamment lors des nombreuses ellipses de la dernière demi-heure.

Fable glauque sur le passage à l’âge adulte et la responsabilité, It Follows est le film le plus troublant que j’aie vu depuis des mois, et le rassurant symptôme d’un ciné de genre horrifique qui a peut-être, enfin, réussi à dépasser les grammaires dans lesquelles il s’est enfermé depuis quinze ans : celles de la marque-saga, de la parodie ou du torture porn.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*