The Imitation Game, génies et secrets

 

J’en attendais beaucoup. Un biopic sur Alan Turing, l’un des pères de l’informatique moderne, victime de l’une des plus célèbres injustices de l’histoire de l’homophobie, incarné par Benedict Cumberbatch, la nouvelle coqueluche d’Hollywood depuis son Sherlock, très apprécié outre-Atlantique malgré sa diffusion britannique… Le projet était d’avance l’un des favoris de la saison 2015 des oscars. Il y a d’ailleurs décroché huit nominations, dont celle de meilleur acteur.

 

 

Ce n’est guère étonnant. The Imitation Game est en fait le prototype du film anglais complètement pensé et marketé pour faire carrière aux Etats-Unis en raflant, si possible, quelques récompenses prestigieuses au passage : biopic, histoire tragique, génie torturé et incompris, performance habitée, casting cinq étoiles (en plus de Cumberbatch, on trouve Keira Knightley, Matthew Goode, Charles Dance, Allen Leach)…

 

 

alan turing

 

Le film a l’intelligence de ne pas jouer sur le mimétisme, trop courant dans les biopics hollywoodiens option prothèses et maquillage, pour laisser le jeu de son acteur principal se déployer et livrer son interprétation du personnage. Mais il a aussi ce défaut de biopic hollywoodien consistant à vouloir mêler un peu de tous les aspects de la vie du héros : sa vie amoureuse, sociale, sexuelle, professionnelle… Sauf que du coup, tout est survolé.

(L-R) Keira Knightley, Matthew Beard, Matthew Goode, Benedict Cumberbatch, and Allen Leech star in THE IMMITATION GAME.

Décrypteur du code Enigma dont l’Etat-major nazi se servait pour communiquer avec ses sous-marins durant la Seconde guerre mondiale (et contribuant du coup, en secret et en grande partie, à la déroute nazie en Atlantique), Turing fut bien mal récompensé : condamné à ne pas dévoiler son travail car trop risqué, à jouer à Dieu en décidant pendant des mois avec le MI6 des navires et des vies qui « méritaient » d’être sauvées pour ne pas éveiller les soupçons des nazis quant à la faille de leur code… et enfin condamné, quelques années après la guerre, à un traitement hormonal de castration chimique, en raison de sa seule homosexualité, qui le poussa au suicide en 1954. Poussé au secret sur tous les plans.

Mais la plupart de ces points sont survolés avec une superficialité de documentaire pour collégiens qu’on aurait à cœur de ne pas choquer ou ennuyer avec trop de détails. Rien, ou presque, sur les conséquences physiques et psychologiques affreuses d’un traitement hormonal imposé. Rien sur le contexte scientifique de l’époque. Mise en avant des éléments les plus compréhensibles du boulot de Turing. Exagération de la personnalité « autiste » de Turing, qui était surtout connu pour être très solitaire et un peu arrogant. Réduction de l’équipe de Bletchley Park bossant sur le projet Enigme à cinq personnes (mais bien sûr…). Refus un peu hypocrite de prendre position sur les circonstances du décès du mathématicien, qui ont fait l’objet de multiples spéculations. Le fact checking n’est pas trop l’ami de The Imitation Game. Mais oui, c’est très académique, plutôt émouvant, un peu longuet mais jamais vraiment ennuyeux. Conventionnel, quoi, occultant soigneusement l’idée d’incarner à l’écran la sexualité qui causera la persécution et par extension la mort du héros.

 

 

 

Restent, pourtant, de belles performances, un aperçu d’un épisode méconnu de l’histoire de la Seconde guerre mondiale (du moins en France), et la consolation de se dire que le grand public s’intéresse à Alan Turing et le découvre enfin de plus près, en hissant le film devant l’affreux Toute première fois au box-office français…

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