Toute première fois : maladroit, comme son nom l’indique

Quelle catastrophe… Alors c’est ça, que le cinéma populaire français a à proposer, deux ans après les débats nauséeux sur le mariage pour tous, sur le terrain de la comédie estampillée gay ? Certains parlent d’enchaînement de clichés, mais je crois que là n’est même pas le problème. Au contraire, en fait, les principaux personnages gays de Toute première fois n’incarnent tellement pas leur sexualité qu’ils pourraient aussi bien être hétéros. Surtout, il fallait qu’ils ne soient pas clichés. C’était l’intention des scénaristes, on le sent bien. Sauf que, du coup, la cible gay à laquelle le film fait de l’œil sans vergogne (couv’ de Têtu, sujet du « mariage gay » bien mis en avant pendant la promotion chez Ruquier and co, chez qui les acteurs n’ont pas semblé rencontrer le moindre début de critique, fesses de Pio Marmaï, bite de Franck Gastambide – on attend les gifs animés sur Tumblr…) a bien du mal à se sentir concernée…

 

toute première fois gastambide marmai

 

 

Le pitch :
Jérémie, 34 ans, émerge dans un appartement inconnu aux côtés d’Adna, une ravissante suédoise aussi drôle qu’attachante. Le début dʼun conte de fées ? Rien nʼest moins sûr car Jérémie est sur le point de se marier… avec Antoine.

 

 

C’est donc une comédie romantique française tout ce qu’il y a de plus standard : un héros rencontre quelqu’un qui va à l’encontre de son ordre établi, commence à mentir, généralement par omission puis plus activement, à l’objet de son désir (pour le fréquenter en secret et/ou sous un prétexte fallacieux) comme à son entourage, avant que ça ne vire à la double vie, que ça génère des quiproquos « marrants » puis que ça lui explose à la figure. Trahison, crise, tristesse, culpabilité, réflexion, remise en question, grande déclaration, réconciliation… Le tout, entrecoupé de seconds rôles « savoureux » qui assurent la partie comique dont les premiers rôles semblent la plupart du temps incapables. Si on a vu 20 ans d’écart, Situation amoureuse… c’est compliqué, Hors de prix ou L’Arnacoeur, on a vu Toute première fois. Sauf que L’Arnacoeur était bien plus drôle que cette daube gênante, dont l’argument principal (romantique) peine à projeter le spectateur, tandis que seuls certains des seconds rôles (Gastambide, Cottin) assurent le peu de sourires du film (« Regarde-moi ou j’te bifle », « Katinka, tu lui as dit quoi ? – De s’trouver un prénom qui fasse moins pute »), même s’ils sont presque tous dans la bande-annonce.

 

 

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Toute première fois n’est donc pas très drôle. Mais ça, à la limite, ce n’est pas bien grave, si la partie romantique assure. Sauf que non. Adna est assez mignonne, mais à part qu’elle est blonde et qu’elle a des yeux bleus, je ne me souviens pas très bien de sa tête (oui oui, je sais, elle est en photo juste là). Jolie mais pas très charismatique, quoi. Contrairement à ce qu’en dit le synopsis, je ne l’ai pas non plus trouvée très drôle, ni très attachante. Au mieux fait-elle un vague numéro de Phoebe Buffay baba cool au boulot, mais rien de très marrant. Ah, et elle roule en bagnole sur un trottoir et sur le Pont des Arts parce que c’est trop une rebelle et que BIEN ENTENDU c’est possible. Pio Marmaï fait ce qu’il peut avec son numéro de Xavier paumé de l’Auberge espagnole, mais il est à peu près aussi crédible en gay que l’était ce pauvre Frédéric Diefenthal dans Clara Sheller : on sentait que ça lui plaisait bien plus de se taper Mélanie Doutey que Thierry Neuvic. Idem pour Pio Marmaï qui, à absolument ne pas vouloir incarner un gay « cliché », laisse son fiancé de fiction se confondre avec le papier peint, et ne capture aucune essence de ce que c’est d’être un gay friqué de moins de quarante ans à Paris : non pas que tous les homosexuels vivent de la même façon, mais quand on voit qu’un seul personnage, secondaire, en est réduit à jouer les utilités gay-clichés en endossant à lui tout seul le rôle ingrat du pédé maigrichon à lunettes design qui bosse dans l’art contemporain et cite Lady Gaga (#old), on est un peu désespéré. Pas de Beyoncé ? de Doctor Love ? de pote gaymer ? de Scream Party ? de Britney ? de Aides ? d’homophobie ? de Marais ? Même pas un petit Dalida, référence ultra-datée même à l’époque de Pédale Douce, mais au point où on en est ?… Allez, quoi, même pas de Jeanne fucking Mas pour faire un clin d’œil au titre ? Vous êtes sûrs que le copain de Jérémie c’est pas une fille, en fait ?

 

 

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Rien, dans le couple formé à l’écran par Jérémie et Antoine, ne laisse transparaître leurs dix années de relation, leur complicité, leur culture gay, leurs souvenirs de boîte, leur rapport au milieu LGBT (à part un catastrophique « Nan mais ça va, la Gay Pride, ça sert à rien, est-ce que les hétéros défilent en slip de cuir ? » – bah demande-toi si les hétéros ont besoin de défiler pour combattre des discriminations dont ils sont l’objet en tant qu’hétéros, et s’ils risquent de se faire agresser du seul fait du sexe de la personne dont ils tiennent la main dans la rue, blaireau)… Leurs baisers sont si froids et leurs instants d’intimité si dénués de complicité qu’on peine à les percevoir comme un couple crédible. L’idée qu’ils vont se marier paraît si peu probable qu’il n’y a aucun suspense quant à l’issue du film. Limite, j’aurais préféré qu’Antoine soit imbuvable et que le couple soit usé, ne puisse plus se sentir. Au moins on aurait compris ce qu’Adna a de tellement mieux que le jules de Jérémie. Parce que, vraiment, en dehors du temps supplémentaire passé à l’écran, ça saute pas aux yeux.

 

 

Le vrai problème de Toute première fois, en plus de n’être pas très drôle et pas particulièrement novateur ou émouvant dans sa dimension romantique (en dehors, donc, de son argument gay faussement subversif), c’est que ses deux réalisateurs n’évoquent que du bout des lèvres sa dimension utopique. Et qu’il porte certains de ses spectateurs à croire que oui, en France en 2015, être le fils gay fait de vous le préféré de la fratrie, l’hypothèse du caractère homophobe d’une agression peut être balayée d’un revers de main dès qu’elle est évoquée (parce que, genre, c’est un vieux problème qui n’existe plus, hein), les parents préfèrent que leur fils soit gay qu’hétéro (tout le monde s’emballe pour cette scène de coming out à l’envers, qui est pourtant une catastrophe, car au lieu de refléter le fait que les parents sont désarçonnés par une nouvelle information sur leur fils, ils sont scandalisés par son hétérosexualité) (Mais. Bien. Sûr) (c’est une scène « comique », certes, mais 1) elle n’est pas très drôle et 2) elle était probablement la meilleure opportunité du film de véhiculer un semblant de message sociétal, pour peu que les réalisateurs aient eu une idée de ce qu’ils voulaient dire), et qu’être gay ça se respecte hein, mais bon seulement surtout si le mec est viril, regarde le foot et fait un métier pas trop bobo si possible. Bah moi, j’ai trouvé ça très embarrassant à regarder.

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