Glee, grandeur et décadence d’un objet pop polysexuel

Il fut un temps où j’aimais bien Glee. Bon, je n’ai jamais trouvé que c’était de la grande télévision, et j’étais même un peu gêné que la série vole des Emmys et des Golden Globes aux plus intéressantes et abouties Modern Family, The Office ou 30 Rock, à l’époque de son insolent succès (en gros, les deux premières saisons, en débordant un peu sur la troisième si on est sympa). Le dernier épisode de la saison 6 a été diffusé vendredi 20 mars aux États-Unis, clôturant donc environ six années de mésaventures hystériques, musicales et surtout répétitives. Un chant du cygne écrit à l’avance (cette dernière saison, raccourcie à treize épisodes et dont la diffusion n’a débuté qu’en janvier, a été entièrement tournée avant même de débuter sur la Fox, de sorte qu’aucun « ajustement » en cours de route n’a été permis pour les scénaristes), mais bon sang, que ce fut long et pénible…

 

glee season six newcomers

 

Pourtant, la saison 6 est plutôt une bonne saison. Elle revient, même si c’est incohérent, au cœur de l’identité de départ de la série : les rêves et l’adversité d’un groupe de gamins marqués par leurs différences, se concrétisant par le biais de l’esprit d’équipe et de solidarité régnant au sein de la chorale de McKinley High. Le tout, en reconnaissant sans ambages son côté je-m’en-foutiste whatever et ses tendances grossières aux incohérences scénaristiques, aux personnalités improbables et au désintérêt crasse pour les personnages qui ne sont ni Rachel Berry ni Klaine ni Brittana (« Which one is Roderick, again ? »). A ce titre, les manigances de Sue Sylvester, si on finit par accepter qu’elles n’ont pas trop de sens autre que celui de générer un adversaire pour les héros, ont retrouvé de leur peps et de leur verbiage cruel, même s’il reste absurde qu’un proviseur de lycée se comporte comme elle le fait et rejoigne le clan des « shippers » de Klaine comme une collégienne sur Tumblr : le WTF est permanent, ça fait partie de l’identité de Glee, et si on lâche un peu la rampe de notre propre esprit cohérent, on arrive (parfois) à s’y faire. De même, cette dernière saison a un peu rallumé la flamme, disparue depuis la saison 3, des vecteurs « phares » d’émotion et d’humour de la série : la passion de Will Schuester pour l’enseignement des arts, la grosse lose de Rachel, le refus de considérer l’homosexualité de Kurt comme une excuse pour sa personnalité agaçante, les diatribes assassines de Santana… Bref, pour les fans d’hier, Glee a trouvé un moyen assez efficace de partir en donnant l’impression, sur la fin, d’avoir quand même (un peu) compris et respecté son public, et même si l’on se dit qu’ils auraient dû faire une ellipse de deux ans à la fin de la saison 3 et faire de cette saison leur quatrième, on est au moins content que tout ça soit retombé sur ses pattes et de ne pas avoir complètement l’impression de s’être accroché jusqu’au bout pour rien.

 

glee sue elevator

 

Malheureusement, les dégâts étaient faits : alors que la saison 2, en pleine bourre, voguait à une vitesse de croisière au-dessus de 10 millions de téléspectateurs, la saison 6 s’est achevée devant 2,5 millions de fidèles, à peine un score de chaîne câblée. La faute à un chèque en blanc fait par la Fox en fin de saison 4, avec deux saisons d’avance commandées à des scénaristes qui n’en menaient déjà plus bien large depuis que la moitié de nos lycéens crétins étaient partis à New York, et qui se sont donc crus validés dans leurs idées absurdes pendant trop longtemps : persistance artificielle de la série à McKinley pour conserver (sans grande utilité) les personnages de Sue et Will, resucée des intrigues sentimentalo-sociales des saisons précédentes avec de nouveaux lycéens fades, choix de vies et de carrières absurdes chez les neuneus de NYADA… La série tournait en rond et n’était plus drôle. La mort de Cory Monteith (et, par conséquent, de son personnage à l’écran) a été un sursaut d’émotion chez les téléspectateurs (meilleure audience de ces deux dernières années pour l’épisode The Quarterback), mais n’a pas suffi à sauver la série de sa déroute déjà bien entamée. J’ose à peine imaginer ce qu’ils auraient fait si un acteur jouant un des personnages qui ne servent à rien était mort (la réponse étant probablement : rien – je vois mal Glee consacrer un épisode ému à Mike Chang ou à Ryder) (qui ?).

glee kitty

Les créateurs de la série se complaisent aujourd’hui à dire qu’elle a été comme un feu, une explosion de génie, qui aurait brûlé « si vite », pour expliquer pourquoi ils ont fait une saison 6 écourtée (indice chez vous : on dit aussi « limiter les dégâts pour la chaîne »). Genre les premières saisons étaient hyper bonnes et hyper novatrices. Nan nan, les gars, Glee, ça n’a jamais été de la grande télé : c’était une variation musicale et queer sur les poncifs déjà vus mille fois des lycées américains et de leurs figures-clés, le quarterback, le nerd, la cruche, la cheerleader, la connasse populaire, l’asociale, le coach… On voit ça dans les teenage movies et dans les pornos depuis trente ans, personne ne vous avait attendus. Vous avez surtout fait de la merde avec vos scénar’ et vos personnages, c’est tout.

 

 

J’avais lu quelque part, un jour, que Glee devait se vivre comme on vit ses années collège-lycée : avec une perspective limitée, en acceptant que tout ce qu’on voit ne trouve pas de début et de fin parfaitement déroulé à l’écran. Au lycée, j’étais dans un établissement assez petit, et pourtant mon groupe de fréquentations quotidiennes se limitait à cinq personnes, peut-être six. Les autres étaient tous à l’arrière-plan de mon existence, et s’effaçaient facilement : je suis incapable de dire si certains de mes camarades de seconde étaient toujours là au moment du bac, ni même en quelle année ils auraient déménagé ou changé d’établissement. Pourtant je connaissais leurs noms et tout, mais rien à faire, au lycée le monde se résume à la famille, aux devoirs et au petit groupe de potes qui font notre quotidien : on sait pas trop ce que les autres vivent au-delà de ces cercles de « confort », à moins que ça ne vienne nous perturber personnellement. C’est moche mais c’est ainsi, et c’est comme ça qu’on finit par accepter que des personnages de Glee soient bazardés presque sans avertissement ni raison de leur absence, alors qu’ils avaient du potentiel, voire des intrigues en cours : Lauren Zizes (qui sortait avec Puck), Jacob Ben Israel (qui servait de commentateur extérieur et comique aux mésaventures des clubs du lycée), Ryder (qu’on a quand même quitté au cœur d’une intrigue amoureuse transgenre avec Unique), Rory Flanagan (réexpédié en Irlande dès que le contrat de sept épisodes remporté par Damian McGinty dans The Glee Project a été honoré – laissant la place pour le finaliste perdant, Alex Newell aka Unique, que les producteurs de The Glee Project voulaient vraiment), Sugar Motta (dont on n’a jamais trop compris à quoi elle servait et qu’on a vu réapparaître, sans la moindre ligne de dialogue, dans un épisode de cette dernière saison, dansant avec les autres)…

 

 

glee-ending

 

 

Mais à la limite, là n’est pas le problème : Glee pourrait être une bonne série qui assume ses défauts et choisit d’en rire, traite mal ses personnages et décide de le souligner avec causticité. Mais Glee est avant tout une mauvaise série avec des prétentions nobles. Des prétentions nobles qu’elle s’est auto-attribuée et que son public lui a volontiers concédées : diffuser des messages de tolérance, promouvoir le droit à la différence, ré-enchanter le concept de la fiction de rite de passage à l’âge adulte, aborder des thématiques taboues auprès d’un public jeune. Et c’est beau, sur le papier, et la série gardera probablement ça pour sa postérité. Le problème étant qu’elle l’a souvent fait sans suite dans les idées, donnant l’impression diffuse de créer des pastilles sociales, non reliées entre elles, et disparaissant assez vite de la psychologie des personnages par la suite.

 

glee-beiste

 

Ryder et Kitty ont été abusés sexuellement dans leur enfance ? On n’en entendra plus jamais parler. Becky Jackson tire des coups de feu en plein lycée ? Aucun signe de trauma ou de remise en question chez ce personnage par la suite, ni conséquences ou sanctions d’ailleurs. Puck, Quinn, Artie et Mercedes ont des vies ? Que nenni, mes fripouilles, ils vont s’incruster pendant deux épisodes pour faire du coaching de chorale (genre) et montrer leurs gueules à Lima, mais surtout pas pour clore leurs intrigues, globalement terminées depuis la saison 5. Tina est amoureuse de Blaine ? « Je n’ai jamais cessé de penser à toi, Mike Chang ». Sam est sorti avec Britanny ? On est priés de l’oublier sitôt Amber Riley (Mercedes) revenue de Dancing With The Stars. Coach Beiste est amoureuse de Will Schuester ? On va plutôt lancer la piste d’une rencontre avec Coach Tanaka sur Meetic, puis ne plus jamais en parler. Puis la mettre en rivalité avec Sue pour l’amour d’un homme. Qui choisit Sue avant de, hors écran, épouser Beiste. Puis on n’a qu’à dire qu’elle va incarner la thématique de la femme battue. Puis en fait on va dire qu’elle est transgenre. Mais alors par contre on ne va jamais verbaliser les tirets et éventuelles contradictions qui apparaissent entre toutes ces intrigues, hein (quand bien même ces « contradictions » s’expliqueraient facilement : en vrai, on ne s’intéresse pas à Shannon / Sheldon Beiste, elle/il incarne des sujets sociétaux tabous, on n’est pas là pour donner à réfléchir sur les thèmes sociétaux qu’on aborde, les gars, juste pour se gondoler sur le mot visibilité) (wokay).

 

 

glee-season-6

 

Malade de son foisonnement de thématiques et d’idées plus ou moins saugrenues et plus ou moins drôles, Glee donne surtout l’impression de s’être vue comme une plus grande série qu’elle ne l’était réellement. Pleine d’ambitions et hyper bien marketée, certes (rétrospectivement, que penser des chansons remaniées exprès pour vendre des caisses de singles iTunes, des seize albums et six compilations, ou du fait que le cast de Glee ait classé plus de titres dans les charts US que les Beatles ou Elvis Presley ?), et évidemment salutaire par son envie de dédramatiser, auprès des kids, des sujets sociétaux encore mal digérés sans pour autant en nier les dimensions douloureuses (nous les trentenaires, en vrai, on s’en fout, mais on a souvent été enchantés d’imaginer ce qu’une série pareille peut procurer à un gamin de douze ans qui se pressent différent) ; mais au final, surtout un immense bordel dont, inexplicablement, seule Rachel Berry, l’un des personnages les plus impopulaires auprès des fans, émerge encore et encore comme l’unique objet de l’intérêt des scénaristes. Et Dieu sait que ce n’est pas pour autant qu’elle a été plus intéressante ou plus cohérente que les autres dans son parcours personnel ou dans ses prises de décisions.

 

 

Adieu Glee. Tu ne me manqueras pas, tu étais naze depuis au moins trois saisons. Mais je me souviendrai de toi avec nostalgie et bienveillance. Je crois.

Une réflexion au sujet de « Glee, grandeur et décadence d’un objet pop polysexuel »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*