Good Kill, la guerre-joystick

 

good kill pontiac

Il y a dix ans, Sam Mendes avait réalisé Jarhead, un film sur la guerre du Golfe, qui suivait un régiment de jeunes troufions excités et exaltés par la perspective du combat mais qui, positionné dans une portion de désert qui devait se révéler peu stratégique, se retrouvaient à attendre, pendant des mois, jusqu’à devenir cinglés comme dans Le Désert des Tartares de Buzatti, un ennemi fantôme qui ne les frappait pas. A la fin (spoilers) après des mois de tensions, d’entraînements inutiles et de répétitions de protocoles de combats sans débouché, les malheureux suppliaient pour avoir le droit de tirer sur quelqu’un ou quelque chose, et finissaient, dans une hallucinante métaphore masturbatoire d’une subtilité bien faible, par se décharger les douilles en direction du ciel. Good Kill, c’est un peu l’extrême inverse.

good kill drones

Même pays, autre guerre. Dans Good Kill, Andrew Niccol, connu pour explorer notre société tantôt dans ce qu’elle a de potentiellement aliénant (Gattaca, The Truman Show) tantôt dans ce qu’elle a d’absurdement réel et glaçant (Lord of War, Le Terminal), revient à une histoire inspirée de notre présent (et même de faits réels), deux ans après s’être compromis dans The Host, un teen movie SF adapté de Stephenie « Twilight » Meyer.

 

 

2010, guerre contre le terrorisme. L’Amérique post-11 septembre s’est enlisée dans les conflits avec les pays du Proche-Orient, et mène une longue bataille à distance dont le sens a peu à peu disparu, tant on ne sait plus qui attaque en représailles de quoi, et si quelqu’un osera un jour arrêter de frapper. Dans un contexte où l’opinion publique en a assez de voir des cercueils de soldats morts pour la patrie revenir par avion, les attaques par drone sont plébiscitées par les hauts stratèges. Le major Thomas Egan (Ethan Hawke, qui bénéficiera probablement en salle de son aura post-Boyhood comme Jake Gyllenhaal bénéficia de son aura post-Brokeback Mountain à l’époque du film de Mendes), pilote de chasse, se retrouve alors à moisir sur une base militaire de Las Vegas avec femme et enfants (l’horreur, quoi), à flinguer de l’ennemi à la chaîne par drone, en Afghanistan ou au Yémen, sans plus jamais y mettre le pied. L’exact inverse de Jarhead advient donc.

 

Good kill

 

Ou comment un pilote d’avion se retrouve à piloter des drones, à 5000 kilomètres de distance, tuant à vue et à ciel ouvert sur des cibles dont il ne détecte pas la menace mais dont ses supérieurs l’assurent qu’elles sont dangereuses. Une guerre à distance, sans contact concret avec le terrain, sans risque pour sa peau, où les capacités d’un pilote sont nécessaires mais de moins en moins indispensables tant qu’on sait tenir un joystick et piloter un simulateur. A l’inverse des héros de Sam Mendes, le héros d’Andrew Niccol n’est pas assoiffé d’assauts : il est repu de tueries, de frappes chirurgicales, d’ennemis zigouillés sur son écran. La pulsion masturbatoire à tirer et à voir l’ennemi exploser est pleinement satisfaite chez lui, pour peu que ça le préoccupe. Mais comme les héros de Sam Mendes, au-delà du dilemme moral qui habite le film (en gros, dans quelle mesure suis-je capable d’accepter des dommages collatéraux ? et dans quelle mesure ne fabrique-t-on pas son futur ennemi en frappant aveuglément son peuple et son pays ?) (genre Homeland, sauf que personne ne se balade sur des marchés au Pakistan en hurlant des instructions en anglais), c’est donc la décomposition personnelle du personnage central, hanté par la vie de combattant qu’il aurait pensé avoir et par l’idée qu’il se faisait du « bien » qu’il ferait au monde dans son uniforme de pilote qu’il porte encore sans trop savoir à quoi ça sert, qui donne au film ses instants les plus intéressants, et les plus incarnés.

Oublions donc que l’alcoolisme massif d’Egan devrait lui poser des problèmes ailleurs que dans le civil, si complaisante l’armée soit-elle ; que, côté femmes « intéressantes » l’intrigue sentimentale prend forcément le pas sur des aspects plus stratégiques, que Zoë Kravitz a presque vingt ans de moins qu’Ethan Hawkes et que January Jones sert encore son numéro d’épouse hitchockienne glaciale malgré elle… et concentrons-nous sur les questions qui portent ce film, pendant moraliste au American Sniper de Clint Eastwood : pourquoi fait-on la guerre ? Peut-on avoir droit de vie ou de mort sur des étrangers qu’on ne touchera ni ne rencontrera jamais tout en gardant un esprit sain ? La guerre peut-elle s’arrêter un jour ? Elles sont vertigineuses et, à ce jour, sans réponse humaniste.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*