Adieu Canal Jimmy

 

 

 

C’est ce week-end que disparaît du PAF Canal Jimmy, la « chaîne séries » du groupe Canal+, et si je ne suis plus abonné au satellite ni à la télé par ADSL depuis un moment, ça me fait un petit pincement au cœur de voir partir ce petit dinosaure de la télévision, qui aura tout de même émis pendant 25 ans, autant dire depuis la préhistoire pour une chaîne française non hertizenne. Il faut dire que Jimmy, c’est probablement la première chaîne ouvertement gay-friendly du PAF, et forcément, ça a un peu compté. Spécialisée dans les séries, elle a surtout commencé comme chaîne « jeune », plutôt dirigée vers les 25-35 ans, basant son identité de départ sur une culture ciné et musicale pointue , résolument US, vaguement nostalgique (le nom « Jimmy » étant une référence à James Dean et à Jimi Hendrix, deux icônes cultes doublées de destins brisés), et émettant uniquement le soir, à la suite de Canal J, qui cessait ses programmes vers 20 heures (un peu comme Arte avec la Cinquième / France 5, à peu près à la même époque), ce qui lui donnait une aura plus cool encore.

 

friends season 5

 

Mais c’est vraiment le « virage » séries, entamé notamment avec la diffusion française de Dream On dans les années 90, qui l’a définie aux yeux des ados et des jeunes actifs de l’époque, et façonné l’essentiel de l’image de la chaîne aux yeux de son public. C’est Jimmy qui diffusait les épisodes de Friends en V.O. sous-titrée, des mois avant la VF de France 2, à une époque où on aurait pris le streaming ou le téléchargement moins de 24 heures après la diffusion US pour de la science-fiction. C’est Jimmy qui créa et programma Good As You, le premier magazine télé gay de l’histoire de la télévision française, émission entièrement dédiée aux sujets d’actualité LGBT, bien avant PinkTV et autres tentatives du PAF qui, comme cette pionnière, n’ont jamais vraiment « pris ». C’est Jimmy qui servit longtemps de relais privilégié pour les séries HBO en France : Six Feet Under, Les Sopranos, Veep ont toutes été hébergées par la petite chaîne, progressivement éclipsée des bouquets satellites où son rythme et sa programmation ne parvinrent plus, progressivement, à s’aligner sur l’exigence grandissante de téléspectateurs gavés au streaming. Il y eut aussi de belles exclusivités, ou du moins des diffusions avant des chaînes plus « visibles », sur Jimmy, avec The Wire, The Shield, Dead Like Me, Seinfeld, Weeds, Battlestar Galactica, Mile High (7ème Ciel), Boomtown, South Park

dead-like-me

C’est Jimmy, enfin, qui me fit découvrir des séries gays ou gay-friendly, à des moments cruciaux de mon adolescence : SFU, Tinsel Town, Ab Fab, Bob & Rose, et bien sûr Queer As Folk, qui furent si importantes à une époque où j’avais besoin de représentations, de signes, d’incarnations, même fictives, pour ne pas me sentir trop seul face à, non pas mes questionnements (je savais très bien ce que j’étais, merci), mais mon impatience de découvrir ce que la vie pourrait m’offrir une fois barré de ma lointaine campagne, où je me doutais bien que ce serait l’impasse sentimentale et sexuelle. Peu de séries qui aient duré plus de deux-trois saisons, mais Jimmy aura été à ce titre un petit laboratoire d’expérimentation, une véritable opportunité de découvrir des sitcoms et des dramas aux concepts peut-être un peu trop forts pour le hertzien, qui façonnèrent une partie de ma « culture ». Et franchement, au-delà de mes souvenirs, ça manquera, dans un paysage TV français largement dominé par une TNT qui n’ose plus acheter que les séries de gros networks comme ABC ou NBC, et encore, quand ce n’est pas pour les bazarder en journée (Modern Family, anyone ?).

 

 

brian kinney

 

 

Le défaut de Jimmy aura peut-être été de « s’enfermer » dans ce concept de « robinet à séries qui diffuse aussi un peu des magazines et des téléfilms et des vieux films et progressivement n’importe quoi pour remplir sa grille », pas adapté aux nouveaux modes de consommation de ce genre de contenus, et de ne pas assumer plus ouvertement son rôle de « fenêtre ouverte sur la culture nord-américaine » au sens noble, qui n’était peut-être pas de bon ton dans un PAF très frileux, et surtout très protectionniste de ses quotas et de son exception française (même quand MCM ose se mettre à la page en diffusant – en VOST – le Tonight Show de Jimmy Fallon, dont les téléspectateurs se régalent des meilleurs extraits sur YouTube, l’initiative est accueillie avec des haussements de sourcils genre « Qu’est-ce que ça vient faire sur une chaîne française ? »).

Je me prends à imaginer ce qu’aurait été la chaîne si elle avait osé faire des marathons séries, genre un samedi entier devant les trois premières saisons de Veep en VO ; diffuser des documentaires sur les sous-cultures US, les classements musicaux de Billboard, la suppression de telle série, le lancement de telle autre, l’actualité du box-office ; commenter avec recul en plateau des émissions over-the-top comme les Real Housewives ou Ru Paul’s Drag Race ; analyser l’actualité politique américaine… Ma chaîne de rêve, quoi. Ce serait resté de la chaîne de niche, mais ça aurait conservé son intérêt, dans une grille satellite, en 2015. Adieu, Jimmy, tu ne me manqueras pas vraiment dans la mesure où je t’avais perdue de vue depuis un moment, mais ça m’attriste que tu doives disparaître.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*