Jurassic World

 

jurassic world indominus rex

 

Il est quelque peu ironique, quand on y pense, qu’une telle critique du capitalisme, passée à la moulinette de l’inventeur du blockbuster puis de la franchise ciné, soit appelée à devenir, avec son quatrième volet, ouverture dit-on d’une nouvelle trilogie, l’un des plus gros succès du box office de tous les temps, avec au passage une vraie foire aux placements de produits (Mercedes, Samsung, Pandora…). Les premiers chiffres, en moins d’une semaine d’exploitation, sont d’ores et déjà impressionnants pour Jurassic World : 510 millions de dollars à travers le monde en moins de cinq jours, 209 millions rien qu’en Amérique du Nord (où le film n’est sorti que vendredi), ce qui en fait le plus gros week-end de lancement de tous les temps devant Avengers (207,4 millions en 2012). En moins d’une semaine, Jurassic World est déjà le cinquième plus gros succès de l’année dans le monde, et devrait aisément se faire une place dans le top 10 de tous les temps d’ici quelques semaines. La machine à brasser du fric est donc bien enclenchée, et c’est déjà mal barré pour qu’un autre blockbuster estival (Mission Impossible : Rogue Nation ? Ant-Man ? Terminator Genisys ?) fasse mieux d’ici le mois de septembre. Jurassic Park, film-somme d’un réalisateur au sommet de son art narratif en 1993 (qui permettra l’année suivante à Steven Spielberg de remporter quelques oscars techniques, tandis que, dans le même temps, il brillait dans les catégories reines avec La Liste de Schindler, sorti quelques mois plus tard), est devenu une rentable franchise qui, quelque peu essorée après le troisième volet en 2001 (qui, lui, n’avait cumulé que 181 millions de dollars de recettes aux US… en fin d’exploitation), a su attendre que son heure revienne, afin de nous proposer une suite en forme de fan film, vingt-deux ans après le premier. Mais alors, Jurassic World, est-ce que c’est si bien que ça ?

 

 

 

Le pitch, selon Allociné :
L’Indominus Rex, un dinosaure génétiquement modifié, pure création de la scientifique Claire Dearing, sème la terreur dans le fameux parc d’attraction. Les espoirs de mettre fin à cette menace reptilienne se portent alors sur le dresseur de raptors Owen Grady et sa cool attitude.

 

 

Oui, alors bon, l’Indominus Rex n’est pas dehors tout de suite tout de suite, hein, et ce n’est pas la pure création de Claire Dearing, qui n’est pas scientifique mais plutôt directrice marketing / directrice tout court du parc d’attraction Jurassic World, pour le peu qu’on comprend de son rôle. Elle parle beaucoup d’enquêtes de satisfaction des visiteurs du parc et n’a pas l’air de trop toucher la biogénétique, quoi. Quant à Owen Brady « et sa cool attitude », ce n’est qu’assez tardivement qu’ils deviennent le seul espoir de mettre fin à tout ce souk. Mais bref. L’idée est la même qu’il y a vingt ans : un gros dino carnivore qui s’échappe, des gens qui se font croquer, une poignée de héros plus ou moins débiles qui survivent en dépit du bon sens, histoire que le spectateur supporte le suspense en s’attachant à des personnages dont il est certain qu’ils ne mourront pas.

 

jurassic world chris pratt

 

 

Cela va même un peu plus loin dans la similarité, en fait, avec le premier film de la franchise. On est dans une suite, certes, mais en fait presque dans un remake : un parc d’attractions à base de dinosaures, des manipulations scientifiques foireuses, un savant qui vend ses secrets à une organisation extérieure, un héros taiseux mais efficace, deux enfants stupides (dont le plus jeune qui récite chaque page de Wikipédia consacrée à un dinosaure) livrés à eux-mêmes face aux prédateurs… Jurassic World, c’est Jurassic Park, si le parc avait eu le temps d’ouvrir, en somme : il y a des clins d’oeil appuyés, certes, mais c’est surtout grosso modo le même film. Introduisez seulement 20 000 civils dans l’équation et les risques prennent des proportions dramatiques. Cette présence de nombreux civils en danger est d’ailleurs assez peu exploitée, en termes de dramaturgie, en dehors d’une séquence de panique pas vraiment gore ni flippante, avec les dinos volants : en fin de compte, tous les personnages qui ont des parents ou une amoureuse à retrouver s’en sortent, seuls meurent les importuns et les losers célibataires. Merci Jurassic World. On attend toujours de savoir, sinon, ce que les aventures des trois premiers volets ont coûté en dégâts, en poursuites judiciaires et en familles désireuses de venger des proches malencontreusement dévorés.

 

jurassic world bryce dallas howard

 

Mais du coup, j’ai eu un peu de mal à entrer dans le film, qui n’est plus tant une critique du capitalisme qu’une charge au bulldozer contre un monde débile où chacun prend décision conne sur décision archi-conne. Je veux dire, si l’on part du principe que les précédents films et celui-ci arrivent dans la même réalité, quel gouvernement, quelle charte éthique, quelle organisation de contrôle sanitaire a ne serait-ce que pu autoriser la mise en chantier d’un parc pareil ? Il y a quand même eu des morts dans le premier volet et un tyrannosaure lâché sur des civils, sur le continent, dans le deuxième. La technique consistant à boucher les trous du génome de dinosaure avec des bouts d’ADN de reptiles ou d’amphibiens a, de son côté, bien fait la démonstration de sa dangerosité et de son instabilité. A la limite, à ce stade, si vraiment ça nous démange de fabriquer de l’espèce éteinte à partir de fragments d’ADN, ne développons que des dinosaures herbivores, ou essayons même de ramener à la vie des espèces dont l’extinction récente pose des problèmes écologiques importants, non ?

 

Mais nan, le lourd historique de la franchise ne semble sauter qu’aux yeux du héros et, vite fait, de l’héroïne, essentiellement pour une question d’image (« Lowery ! Ne mets pas ce t-shirt Jurassic Park, c’est une marque caca, y’a eu des morts, c’est de mauvais goût. Jurassic World c’est pas pareil, comme marque, ça n’a rien à voir, c’est beaucoup plus clean ») (Si tu le dis, chérie). Pour le reste, le cerveau de chaque personnage semble être en mode pause.

 

« Chers actionnaires, vous ne nous avez pas dit ce que vous souhaitiez qu’on développe, mais on a développé un super T-Rex encore plus dangereux et imprévisible que le vrai.
– Ah, et ça coûte combien ?
– 26 millions de dollars. Mais en fait on vous les a déjà pris et le dinosaure est déjà prêt.
– Ah cool. Heureusement qu’on n’était pas venus vous dire qu’on voulait plutôt mettre nos billes dans la création d’un deuxième parc d’attraction ailleurs dans le monde, alors, vous auriez eu l’air con avec vos 26 millions dépensés sans supervision et pour rien. »

 

« Développons des mini-Indominus Rex pour en faire des armes de guerre.
– Ouais, t’as raison Jacky, c’est pas comme si on venait de passer deux heures à constater que ce truc est incontrôlable et n’obéira jamais à un homme »

 

« Tiens, fréro, l’alerte est donnée, mais on a des bracelets VIP, ce qui nous protègera à coup sûr des conséquences d’un problème de confinement de dino. Restons donc seuls comme des cons à nous balader au milieu du parc déserté.
– Euh wokay.
– Ah, et tiens, voilà une clôture de dino défoncée avec des traces de griffes et tout. On devrait s’y glisser et faire du hors-piste, ça ne risque pas du tout de mal tourner »

 

 

« Vous ne pouvez pas venir avec moi, vous portez des talons hauts
– Attendez-une seconde… Voilà, j’ai déboutonné mon chemisier, je peux vous suivre maintenant.
– Ah oui, c’est sûr, vous marcherez beaucoup plus facilement dans la boue, maintenant »

 

 

jurassic world kids

 

 

Bref, à force de prendre de mauvaises décisions que le spectateur, a priori déjà passé par les premiers films de la franchise, sait être complètement stupides (et que, a priori, eux aussi devraient connaître), les héros de Jurassic World nous sèment un peu, niveau empathie. Restent les plaisirs inhérents au blockbuster : des effets spéciaux à tire-larigot (quoique, franchement, pas aussi bien faits que ceux du premier film), des combats et courses-poursuites plus ou moins à suspense, un scénario attendu avec son début sa crise et son happy end… En gros, du ciné popcorn comme on peut en avoir envie l’été.

 

 

 

Car pour ce qui est de la fable morale entamée par Steven Spielberg, on fait carrément du surplace. Si, comme on le sait déjà, Jurassic World est appelé à accoucher d’une nouvelle trilogie, il serait bon qu’elle trouve, dans les prochains épisodes, ce qu’elle a à nous dire.

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