La loi du marché

 

vincent lindon loi du marché brizé

 

Peut-être un peu ébloui par les rumeurs qui hurlaient déjà au Prix d’interprétation cannois (course dans laquelle il fut à peine concurrencé par Michael Caine, Tim Roth et, dans une moindre mesure, Antonythasan Jesuthasan), je suis allé voir La loi du marché avant la fin de la Quinzaine, m’attendant à m’ébaudir de la performance exceptionnelle d’un acteur dans le rôle de sa vie. Et la vérité, c’est que si Vincent Lindon est excellent dans le film de Stéphane Brizé, il n’y est pas nécessairement meilleur que dans Welcome, Toutes nos envies, La crise, Ma petite entreprise, Les Salauds ou Quelques heures de printemps. Fidèle à ses réalisateurs fétiches (Jacquot, Jolivet, Cavayé, Lioret, Bizé), Vincent Lindon est surtout le Julianne Moore français : un acteur qui jongle subtilement entre popularité et reconnaissance de ses pairs, mais qui était long overdue pour une récompense suprême.

Voilà qui est fait, et j’en suis content pour lui, car c’est au moins mérité à l’usure, pour un acteur aux rôles engagés et à la présence toujours magnétique. Car pour ce qui est de son interprétation de Thierry, elle est aussi taiseuse et dépressive que la plupart de ses personnages depuis une dizaine d’année, qui dissimulent sous leur regard éteint une rage de vivre qui transparaît par fulgurances. De l’époux cinglé de La Moustache au fils colérique de Quelques heures de printemps, en passant par le maître-nageur déprimé de Welcome, Lindon est excellent depuis quinze ans, mais il est bien souvent le visage de la neurasthénie. Transcendé ici par son exemplaire confrontation à des comédiens professionnels, face auxquels son sens du réalisme force le respect, certes.

vincent lindon la loi du marché

Dans La loi du marché, on suit donc le parcours de Thierry, un chômeur de longue durée qui, qu’il soit en recherche d’emploi ou à nouveau en poste, ne voit pas la lumière, ou si peu. Qu’on soit chômeur ou en bas de l’échelle professionnelle, suspendu à son salaire en fin de mois pour péniblement joindre les deux bouts, le marché du travail dicte sa loi, et elle n’est pas vraiment en faveur de ceux qui luttent. Ou, comme semble le résumer le scénario, c’est la guerre pour tout le monde, chacun pour sa gueule, la solidarité ça pue. Instants de vie et de boulot rythmés par de petites humiliations et des dilemmes moraux auxquels il faut bien s’habituer apparemment, le film enchaîne les séquences pesantes sur une réalité socio-économique peu glorieuse, et qui est pourtant celle de beaucoup de Français, rendus plus visibles ces dernières années par la crise.

 

Bien déprimant, La loi du marché ne pose que peu la question de l’alternative, face à des situations que Stéphane Brizé décrit clairement à charge contre le « système ». A peine cette idée d’une autre réalité possible s’incarne-t-elle dans un ex-collègue syndicaliste ou une épouse aimante et compréhensive. Sinon, Thierry est dans un tunnel de dèche, et pas grand-chose ne semble pouvoir l’en sortir. Étouffant, à la longue, mais vaut la peine d’être vu pour se rappeler de la société vers laquelle nous allons, et de celle dans laquelle nous vivons peut-être déjà.

2 réflexions au sujet de « La loi du marché »

  1. Très belle critique. J’ai vu le film et je suis globalement d’accord avec ton analyse. Peut-être oserais-je ajouter que l’hyper-realisme exacerbé de Brizé tire avec intensité le long-métrage vers le documentaire, mais nuit aussi parfois au film : des temps morts, qui rendent le film encore plus proche de la réalité certes, mais qui dégradent le rythme des séquences ou font trop stagner l’histoire…

    1. Un film intéressant et loin d’être inutile, en somme, mais qui cache une réalité selon moi : un très bon mais plutôt habituel Lindon qui survole ainsi la compétition cannoise, c’est probablement le signe que le crû 2015 a singulièrement manqué de rôles masculins marquants.

      Reste le message du film qui, pesant, accompagne le spectateur (et donc le souvenir de la performance de Lindon) pendant plusieurs jours. Ceci expliquant probablement cela. J’attends quand même de voir Youth, Dheepan, The Lobster et Chronic en salles pour me faire une idée…

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