Amy Winehouse, star par accident

 

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J’étais, comme beaucoup de bobos de merde, curieux de découvrir le documentaire sur Amy Winehouse, dosage parfait de hype cannoise, de plébiscite critique et de curiosité malsaine pour une chanteuse morte qui combinait à merveille la respectabilité musicale des artistes adulés par Pitchfork et les frasques paparazzées d’une Lindsay Lohan. Amy Winehouse, un peu comme Whitney Houston, traînait une telle image d’épave toxicomane, qu’elle peinait à cacher lors de ses apparitions publiques, qu’elle était devenue une source de rigolade, et qu’on a tous été un peu mal à l’aise quand elle est vraiment morte de ses addictions, et que les nombreux sketches et vannes à son sujet ont pris un tour plus amer. Et c’est cela, semble-t-il, que le réalisateur Asif Kapadia a voulu explorer et, si possible, un peu corriger avec son documentaire Amy. Déjà auteur  d’un doc sur Ayrton Senna, sa manière d’aborder son sujet en tant que personne ordinaire poussée vers une vie extraordinaire a plu au label de la chanteuse, qui a probablement eu envie de réhabiliter l’artiste qui, contrairement à ce qu’on pourrait penser, était loin d’être ingérable quand elle était en état de travailler. En témoignent des séquences en studio et un duo avec Tony Bennett qui prouvent que, même lorsqu’elle n’était pas tout à fait clean, elle était sincèrement dévouée à son art, et très professionnelle.

 

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La démarche du documentaire m’a toutefois mis un peu mal à l’aise. D’abord, il y a cette sensation de « commande » du label. Ensuite, il y a ces tonnes d’images d’archives commentées en voix off, dont une grande partie sont vraisemblablement privées : on a la légère impression que les proches de la chanteuse ont un peu plus livré en pâture leur fille / sœur / amie qu’elle ne l’avait été de son vivant, soit pour glaner dix minutes de lumière médiatique supplémentaire, soit pour (et c’est après tout bien naturel) donner leur version de l’histoire et, si possible, se déculpabiliser un peu de l’avoir regardée, impuissants, se dissoudre dans ses problèmes.

 

 

L’un des points les plus frappants de Amy est la manière dont les témoignages de proches se contredisent ou se complètent, donnant en tout cas l’image d’un entourage dépassé, qui ne voyait pas la big picture de ce qu’était l’existence de la chanteuse, et qui fermaient presque tous un peu les yeux. Les hommes de la vie d’Amy Winehouse ne sont, notamment, pas épargnés. Son manager qui était aussi son tourneur et qui avait donc tout intérêt, même quand elle était une loque bonne pour la désintox, à ce qu’elle continue de donner des concerts partout, quitte à devenir une sorte de Tatayet chantant Rehab en boucle. Son père Mitch, qui semblait privilégier le succès d’Amy à sa santé ; le documentaire laisse entendre qu’il a effectivement refusé la désintox qui, en 2005, l’aurait peut-être empêchée de sombrer par la suite et aurait probablement empêché l’album Back To Black de voir le jour (And if my Daddy says I’m fine…), et qu’il a développé quelques lucratives activités autour du talent d’Amy : une séquence, assez troublante, le montre alors qu’il a rejoint sa fille à Sainte-Lucie aux Antilles, où elle s’était retirée afin de s’éloigner des tentations de Londres, en emportant avec lui l’équipe de tournage de My Daughter Amy pour documenter le voyage. Et évidemment Blake Fielder-Civil, son époux, qu’elle a sincèrement aimé, et qui a inspiré les paroles post-rupture de Back To Black : le documentaire ne renvoie pas une image très glorieuse de ce branleur raté qui a trompé sa copine avec Amy Winehouse, avant de larguer la chanteuse pour rester avec sa régulière, puis de revenir avec elle pour l’épouser, l’initier aux drogues dures et profiter de son amour et de son fric une fois que l’album Back To Black s’était transformé en mine d’or. Triste sire.

 

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Et c’est l’autre point controversé du film : on sent que chaque témoignage a été fait sur le ton de la confidence, sans nécessairement se rendre compte qu’il serait contredit par d’autres témoignages. Le père de la chanteuse démolit d’ailleurs le documentaire dans les médias depuis des mois, pas ravi que celui-ci lui fasse endosser, ne serait-ce que par allusion, une partie de la responsabilité du tragique destin de sa fille. Entourée de gens qui ne pensaient pas à mal, mais très seule. Ainsi apparaît Amy Winehouse à travers les archives. Et de tous ces gens, qui mélangeaient allègrement lien privé et opportunisme business dans leurs relations avec la chanteuse, les seuls à émerger « propres » du film sont ceux qui ont su préserver la frontière. Ses copines d’enfance, jamais financièrement intéressées à son succès commercial ; Mark Ronson, dont la relation avec la chanteuse est restée strictement professionnelle ; son garde du corps, confident occasionnel ne la laissant pas se complaire dans ses addictions. Tous les autres ont fermé les yeux sur quelque chose, en espérant qu’un autre s’en occupe ou que la frêle et imprévisible Amy se reprenne en main d’elle-même : son alcoolisme, sa boulimie, sa passion incontrôlable en amour, sa toxicomanie…

 

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La légèreté n’est pas absente du film, dont on sort pourtant avec une petite boule au ventre : on y voit la jeune fille farouche et passionnée, mal dégrossie, qui faisait preuve d’insolence et d’humour avec ses proches comme en interview (il y a une séquence très drôle sur Dido), et qu’elle était restée, même vers la fin, lorsqu’elle laissait des messages, complètement pétée, sur les répondeurs de ses proches.

 

 

Parallèlement à son univers personnel, le documentaire suit, de manière relativement chronologique, le cheminement professionnel d’Amy Winehouse, et réhabilite un peu la diva rétro-déglingo à choucroute, dont nous nous souviendrons toujours comme de l’épave incapable d’aligner deux strophes sur scène : ce n’est pas tant qu’elle n’était pas pro, c’est surtout qu’elle n’était pas faite pour chanter devant des stades, pétrifiée par l’attention qu’on lui portait, et de la pression économique et de l’omniprésence médiatique dans sa vie, qui l’empêchaient de se soigner correctement. Vers la fin du film, on comprend ce qu’Amy Winehouse aurait probablement souhaité, si elle avait vécu : devenir ringarde aux yeux du grand public. Qu’on oublie Back To Black, qu’elle sorte des albums jazz qui ne se vendraient pas trop bien, et qu’elle puisse à nouveau chanter devant 50 personnes dans des clubs enfumés. Là où, si on en croit les images, elle a été, artistiquement, la plus heureuse.

 

 

Sa passion, son génie (cette manière d’écrire, spontanément et sans background académique), les intérêts qui gravitaient autour d’elle, ses démons, ses proches qui ne voyaient pas tout… Quel gâchis que tous ces éléments se soient télescopés.

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