Mustang

 

mustang sisters

 

Remarqué à la Quinzaine des Réalisateurs du dernier festival de Cannes, le film de Deniz Gamze Ergüven y a reçu dix minutes de standing ovation, et suscité de nombreuses comparaisons avec The Virgin Suicides, de Sofia Coppola, dont il serait une sorte de transposition en Turquie. Alors c’est vrai que le matériau est similaire : cinq sœurs, adolescentes, à la beauté solaire, mises sous clé par une famille conservatrice sous des prétextes qui fleurent bon l’obscurantisme. D’ailleurs, les scènes où l’on aperçoit les cinq jeunes filles, juchées les unes contre les autres sur le sol de leur chambre, convoquent clairement celles du film de Coppola, qui était, lui aussi, un premier long-métrage. Mais ce n’est tout de même pas tout à fait pareil.

 

mustang actrices

 

Le pitch, selon Allociné :
C’est le début de l’été.
Dans un village reculé de Turquie, Lale et ses quatre sœurs rentrent de l’école en jouant avec des garçons et déclenchent un scandale aux conséquences inattendues.
La maison familiale se transforme progressivement en prison, les cours de pratiques ménagères remplacent l’école et les mariages commencent à s’arranger.
Les cinq sœurs, animées par un même désir de liberté, détournent les limites qui leur sont imposées.

 

mustang voiture

 

Outre le contexte géographique et culturel, Lale, Nur, Ece, Selma et Sonay n’ont pas grand-chose à voir avec les éthérées sœurs Lisbon, qui exprimaient les mêmes désirs de liberté avec un côté beaucoup plus passif et silencieux. Elles sont bruyantes, hyperactives, riantes, féminines sans agressivité mais sans ambages, avec leurs cheveux détachés, leurs différents degrés de coquetterie et leur tranquille absence de peur face aux garçons. Plus que de la réaction pernicieuse à une première crise ne concernant pas directement leur liberté de mouvement et d’action, c’est une cause beaucoup plus frontalement patriarcale qui va causer l’enfermement et la capitulation progressive des sœurs de Mustang. Cette liberté, cette féminité qui se déploie au regard de tous, sans provocation mais sans honte non plus, gêne les villageois du coin. Le mâle, peu rassuré dans sa virilité, a peur de la femme libre, il doit la dompter, la brider. Lui interdire l’accès libre à la rue, à l’espace public, à ses loisirs, ses compétences, ses divertissements, et si possible en la confinant non pas dans d’autres espaces ouverts mais dans une sphère domestique bien fermée, voila qui le rassure : il est, ainsi, bel et bien un homme, puisque par contraste, ses droits et ses interdits sont les exacts opposés de ceux de la femelle. Logique de connards, qui s’abat sur Sonay et ses petites sœurs au bout de quelques minutes de film. Et en dehors d’elles-mêmes, les sœurs ne seront que peu soutenues par la solidarité féminine, à l’exception d’un moment où leur intégrité physique est en jeu, tant la domination est intégrée comme étant la norme, la bonne chose à faire. Pour certaines, c’est ainsi que va le monde. Pour d’autres, plus conscientes de leur intelligence et de leur curiosité du monde ainsi bridées, ce n’est pas le pied mais c’est un moindre mal : autant se soumettre pour éviter les ennuis. Seules les cinq sœurs, peut-être trop jeunes, peut-être trop mal élevées, semblent encore croire qu’elles ont le choix, et ne comptent pas rendre les armes si vite face à leur famille.

 

Mustang, du nom de ces chevaux sauvages d’Amérique du Sud que l’homme a tant de mal à dresser, littéralement issu de l’espagnol mestengo, sans maître.

gunes-nezihe-sensoy-mustang

Si Lale et ses grandes sœurs vont jouer avec les limites qui leurs sont imposées, elles vont également, à chaque fois qu’elles auront exploité une faille, voire celle-ci se reboucher, comme autant de barreaux qui, entre le début et la fin du film, sont venus obstruer chaque porte et chaque fenêtre de la maison familiale. A l’image de cette voiture qui, après un contrôle médical de virginité, pénètre dans un tunnel obscur, les cinq sœurs, encore riantes, s’enfoncent dans la nuit. Et comme dans The Virgin Suicides, outre l’ombre de l’obscurantisme, celle de la mort plane au-dessus d’elles. Toutefois, si les aînées serviront d’exemple, les cadettes, elles, tenteront de tirer leur leçon de ce qu’elles ont vu et subi : le film ne manque pas de moments de comédie et, sous l’impulsion de la plus jeune sœur, Lale (la plus tomboy du lot, un regard intelligent et un charisme hors du commun, dont on imagine bien la gueule qu’elle ferait si elle était en âge qu’on lui « arrange » un mariage) (elle me rappelait un peu Raven Adamson, alias Legs, dans Foxfire : Confessions d’un gang de filles), s’offre une fin ouverte sur de nouveaux espoirs.

 

mustang sonay mariage

 

Très réussi, Mustang vaut autant pour sa mise en scène tendue que pour sa peinture, glaçante, d’une société où partiarcat et religion façonnent l’existence des jeunes femmes, sans être plus capables de retenir les aspirations de ces filles à autre chose, ni de les éduquer correctement aux codes sociaux auxquels elles devront par la suite consentir. Une contradiction qui confine à l’hypocrisie, notamment lors des terribles scènes, au comique involontaire, de présentations des époux pour les futurs mariages arrangés : on y simule la politesse et le consentement des futurs époux, à coups d’affirmations auto-réalisatrices comme « ils se plaisent », et on conclut le deal sans s’assurer un seul instant que l’un d’eux à quelque chose à y redire. Dans un pays où, en cas d’hymen non brisé et d’absence de sang sur les draps lors de la nuit de noce, la mariée est escortée sous bonne garde à l’hôpital pour vérifier si sa vertu est intacte, associer liberté et déshonneur ne semble choquer personne, et tout esprit critique, notamment s’il est féminin, a quelque chose de suspect. La tradition nourrit le conservatisme, mais aussi tout ce qui va avec : sexisme, homophobie, peur de l’autre, technophobie, rejet des alternatives de vie, renoncement à l’esprit critique.

 

Prenant le risque de la généralisation (on peut supposer que toutes les femmes turques ne vivent pas la même situation, selon les régions et les contextes familiaux), Mustang mérite toutefois le coup d’œil, tant il nous emporte dès ses premières minutes et fait bouillir en nous la colère que génère l’obscurantisme : son hypocrisie, sa peur des femmes, sa pernicieuse préservation de l’ordre de domination établi sous prétexte de protéger la population. Et, plus clairement encore, sa manière obséquieuse et dégueulasse de servir l’injustice en prétendant le contraire.

2 réflexions au sujet de « Mustang »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*