Dheepan

 

dheepan voiture

 

Autant je ne fais pas forcément l’effort de me déplacer en salle pour une Palme d’Or systématiquement (Oncle Boonmee, franchement ça faisait pas trop saliver d’avance), autant quand c’est un film français qui l’emporte, j’essaye quand même de me dire que c’est l’occasion de remplir mon quota de l’année du trimestre. D’autant que Jacques Audiard, c’est un peu l’enfant chéri du cinéma français, celui qui rafle tout aux César dès qu’il est nommé, et dont certains se demandaient quand est-ce qu’il obtiendrait une récompense suprême de ce genre. C’est désormais chose faite et, la critique étant ce qu’elle est, on a désormais l’impression que c’est arrivé trop tôt, avec le mauvais film. Trop tôt, peut-être, oui. Ou trop tard, hein. Au point en tout cas d’y aller de publier des critiques qui semblent parfois à la limite de la mauvaise foi, invoquant encore plus fort que d’habitude la distanciation, forcément éclairée, avec le palmarès « officiel » (on attend de voir fleurir des « vraies palmes » et autres « palmes du cœur » dans nos Inrocks et Télérama des prochains mois).

 

dheepan_antonythasan-jesuthasan

 

Et c’est vrai que c’était peut-être, finalement, un peu tôt pour canoniser ainsi un scénariste-réalisateur qui affiche déjà un César du meilleur premier film, deux César du meilleur réalisateur, deux César du meilleur film et quatre César du meilleur scénario ou adaptation. Le mec a 63 ans et semble encore en pleine bourre, pourquoi le couronner maintenant alors qu’il fait un film devant lequel la critique se prosterne tous les trois ans, avec une régularité de pendule ? Bon, bah déjà 63 ans c’est pas si jeune que ça, et on n’est pas obligés de décerner des prix long overdue à tout le monde non plus.

 

dheepan ascenseur

 

Mais là où ce sacre a un goût curieux, c’est donc lorsque l’on constate que Dheepan est loin d’être considéré comme le meilleur Audiard (qui, à tout prendre, aurait dû être palmé pour Un Prophète en 2009), et que dans un Festival 2015 marqué par le peu d’enthousiasme de la critique pour les films français en compétition (Mon Roi, La Loi du marché, Marguerite et Julien, Valley of Love), la surreprésentation de ceux-ci au palmarès final n’a même pas été accueillie avec chaleur par les observateurs, qui attendaient plutôt Carol, Le Fils de Saul (apparemment plus « méritants ») ou Mia Madre (pour un éventuel second sacre de Nanni Moretti) au sommet.

 

 

Cette victoire « surprise », si elle fait plaisir au camp français, semble donc avoir un goût un peu étrange. Comme si ça n’allait pas être un cru très marquant, à l’image de certaines de ces récentes Palmes que les gens ont vites oubliées (L’Enfant, Le Vent se lève, Oncle Boonmee, Winter Sleep), pour des raisons assez diverses.

 

dheepan paris

 

Alors, Dheepan, est-ce que c’est si nul que ça ?

 

Bah non. C’est l’occasion de porter un regard plus attentif à ces migrants auxquels on jette à peine un oeil lorsqu’ils essayent de nous vendre une rose ou un jouet qui clignote, en terrasse d’un resto ou à l’entrée d’une bouche de métro, et d’essayer de comprendre à quoi ressemble la vie qu’ils essayent de mettre en place dans un pays comme le nôtre, où l’on exile les immigrés dans des banlieues économiquement déconnectées des métropoles sur lesquelles elles déversent des travailleurs. Mais avec un fond de thriller, parce qu’on est chez Audiard. C’est même assez prenant, en dépit du fait qu’on ne comprend pas tout à ce qui se passe, tant certaines scènes sont peu verbalisées, et n’explicitent, à mon sens, pas toujours assez ce qui est en jeu. Autant ça a ses vertus au début, dans l’idée de ne pas prendre le public pour un banc de crétins en lui sur-expliquant la fiche Wikipédia des conflits civils au Sri Lanka pour qu’il comprenne ce que les trois personnages principaux fuient (pas besoin de tout dire pour qu’on pige), autant par moments, le film se complet dans un mutisme, voire dans des ellipses temporelles, qui dépouillent le scénario d’une partie de son ossature.

 

dheepan yalini

 

Mais sinon, c’est du Audiard, quoi. Il y a des décors sombres et désespérés, des séquences oniriques, de la violence… et un héros, plongé dans un environnement potentiellement hostile, où il s’est retrouvé un peu par sa faute (en tout cas à cause de ses choix), et où il va essayer de tirer le meilleur parti de sa situation, avant que la menace sourde qu’on sent planer au-dessus de lui pendant les trois quarts du film ne s’abatte sur lui, dans les quinze dernières minutes, dans un déchaînement de violence, et que, in extremis, il en sorte la tête haute, mais sur le constat déprimant que les individus n’ont quasiment aucune chance face à un système corrompu. Le tout, entouré de personnages féminins soit blessés, soit soumis, soit pute, soit les trois, aux dangereuses indécisions et inclinaisons inexplicables pour les voyous qui risquent de leur éclater les dents, sans qu’on sache trop s’il s’agit de ressorts scénaristiques inconscients ou de vision de la société et des rapports homme-femme (la récurrence étant, en tout cas, troublante). Ce qui, quand on additionne tout ça, est exactement la même trame que ses thrillers encensés par la critique (Sur mes lèvres, De battre mon cœur s’est arrêté, Un Prophète). Un film tendu et puissant, mais aux enjeux peu clairs (quel est l’objectif des personnages ? quel est le danger qui les guette ? se faire griller ? s’adapter au voisinage ? cohabiter pacifiquement avec les dealers de la cité ?).

 

 

Les interprètes sont très bien, dans une distribution où les acteurs les plus connus sont Vincent Rottiers et Marc Zinga. Les hommes ont le beau et le mauvais rôle à la fois, mais l’héroïne Yalini (Kalieaswari Srinivasan) joue un rôle aussi important que Dheepan (Antonythasan Jesuthasan), au point qu’on se demande presque pourquoi le titre porte son nom, à lui.

Une réflexion au sujet de « Dheepan »

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