Les deux amis

 

les-deux-amis-Golshifteh Farahani

 

IMMENSE gêne, pour ma part, devant le premier film de Louis Garrel en tant que réal. Si le pitch était attirant et les critiques dithyrambiques, je ne suis pas convaincu par le produit fini, et surtout par le discours qu’il sous-tend. Enfin, pour être plus précis, par le non-discours qu’il sous-tend, alors que ce qu’il décrit procède au mieux de la métaphore maladroite, au pire de la glorification d’une certaine misogynie. Vaguement inspiré des Caprices de Marianne d’Alfred de Musset, Les Deux Amis n’a pas l’air de se rendre compte que deux siècles plus tard, une femme n’a pas forcément de raison, qu’elle soit maritale ou autre, à invoquer pour refuser les avances d’un homme. Il se peut aussi qu’elle n’en ait tout simplement pas envie, ce que le film semble souvent balayer d’un revers de la main comme une hypothèse absurde. Résumé avec spoilers, pardon.

 

les deux amis vincent macaigne

 

Le pitch, selon Allociné :
Clément, figurant de cinéma, est fou amoureux de Mona, vendeuse dans une sandwicherie de la gare du Nord. Mais Mona a un secret, qui la rend insaisissable. Quand Clément désespère d’obtenir ses faveurs, son seul et meilleur ami, Abel, vient l’aider. Ensemble, les deux amis se lancent dans la conquête de Mona.

 

 

les deux amis Golshifteh Farahani

 

Bon, déjà, crevons l’abcès dès maintenant : on le constate dès les premières minutes du film, le « secret » de Mona, qui n’en est donc pas un pour le spectateur, c’est qu’elle est en prison, et plus précisément en semi-liberté. Elle doit donc impérativement se rendre au travail et en revenir à heure fixe, au gré de transports en commun qui, de sa prison en banlieue à la gare parisienne où elle bosse, ne lui facilitent apparemment pas trop les choses.

 

Les-Deux-Amis-louis-garrel

 

Passent alors dans la vie de Mona deux blaireaux, présentés par le film comme deux gentils losers qui tardent un peu à entrer dans l’âge adulte. L’un, Clément (Vincent Macaigne), est une chiffe molle insupportable qui vit dans un studio miteux et bosse comme figurant, sans ambition supplémentaire apparente, qui tombe amoureux d’une fille dont il ne sait rien juste parce qu’elle est jolie, et qui refuse de s’entendre dire non par cette dernière, qui tente pourtant plusieurs fois de le faire poliment. Genre elle lui doit une explication sur son refus de se le taper, en plus. L’autre, Abel (Louis Garrel), un connard queutard qui, parce qu’il est blanc, s’habille et parle comme un bourge, et réussit effectivement grâce à ces deux caractéristiques à se taper des meufs au kilomètre, se croit probablement supérieur aux malheureux wesh crevards de Châtelet qui draguent à coups de « Z’êtes bien charmante mademoiselle ». Alors que, n’eût été sa naissance plus heureuse que ces messieurs (qui lui permet d’avoir des répliques trop littéraires et artificiellement sur-écrites, à la Godard, tout en bossant dans un parking pour la touche bohème), il serait probablement aussi agressif et aux abois qu’eux d’obtenir une miette d’attention de la gent féminine. Bref, Abel, c’est une version vaguement plus cynique de l’habituel personnage de dandy bobo parisien de Louis Garrel, développé pendant des années chez Christophe Honoré (qui co-signe d’ailleurs le scénario).

L’un drague Mona, la beurette triste de la sandwicherie de la Gare du Nord, et l’autre va l’aider à la conquérir, les deux préjugeant que c’est uniquement la pression de sa famille nécessairement musulmane et conservatrice qui l’empêche de se pâmer d’aise à l’idée de se jeter dans les bras de Clément « au moins un soir pour être sympa, allez » (genre une loque co-dépendante comme Clément va la laisser tranquille après si elle l’encourage toute une soirée)… Putain mais elle a pas le droit de juste ne pas avoir envie ?? Le personnage se voit nier son droit à dire non sans justification pendant presque tout le film, et personne n’a l’air de se poser la question.

 

 

les-deux-amis-louis-garrel-vincent-macaigne

 

 

Et donc ces deux crétins, qui sont amis par un miracle qu’on ne comprendra pas vraiment (peut-être sont-ils amis d’enfance ? Ou peut-être Abel a-t-il repéré chez Clément et sa gueule de chien battu un aimant à filles – qu’apparemment il ne se gêne pas trop pour lui piquer ? En tout cas on pige mal ce qu’ils s’apportent l’un à l’autre), décident de harceler Mona, sommée de fournir une explication limpide et irrévocable de son refus de sortir avec Clément, sans quoi elle ne sera pas laissée en paix. Qui n’a pas le droit de garder ses raisons pour elle, par pudeur ou par embarras. Qui n’a pas le droit de juste dire « Non, je n’ai pas envie de sortir avec toi, Clément, laisse-moi tranquille steup »…

 

 

Euh, au secours ?

 

 

 

Et l’équipe du film et la presse ciné de nous vendre ça comme un « road trip amical dans Paris », puisque passé une scène d’une violence psychologique qui m’a crispé dans mon fauteuil, les deux amis du titre, qui ont empêché Mona de monter dans le train qu’elle devait impérativement prendre pour ne pas se prendre une prolongation de peine, vont passer deux jours à errer avec elle dans Paris, en se disputant plus ou moins ouvertement ses faveurs.

 

 

La suite du film se veut alors la réflexion sur la fin d’une amitié, même si le principe, un peu cliché, de la fille qui sépare deux bons amis, n’est ici qu’un prétexte. Ces deux blaireaux s’empêchent l’un l’autre d’avancer, il est temps pour eux de se séparer et de ne plus dépendre l’un de l’autre, pas besoin de la dernière heure de film pour le comprendre.

 

Golshifteh Farahani dans les deux amis Mona

 

 

Face à eux, Mona (Golshifteh Farahani, superbe), opère quant à elle un véritable retournement psychique, à l’occasion de ce train raté qui, estime-t-elle, la fout dans la mouise de tout façon. Foutue pour foutue, elle décide de profiter de cette escapade forcée pour jouir un peu de cet extérieur qui lui fait si peur, de cette liberté qu’elle craignait de retrouver au moins autant qu’elle craignait d’être punie par l’administration carcérale pour ses retards. Son cheminement psychologique est de loin plus intéressant que les deux abrutis qui l’escortent, et dont l’amitié indiffère assez le public en fin de compte.

 

 

Car si l’amitié Clément / Abel devient le sujet apparemment central du film une fois qu’ils ont foutu Mona dans la merde, ils restent respectivement un abruti qui ne peut s’entendre dire non par une fille sans se taillader le bras, et un queutard qui fout une fille dehors après avoir couché avec elle, trop honteux de l’avoir « volée » à son pote pour ne pas rejeter la faute sur elle. Et évidemment, il a fallu coller dans la bouche de Mona une réplique du genre « J’ai eu envie de toi depuis la seconde où je t’ai vu », histoire qu’on se dise qu’elle avait beau donner l’impression de ne pas apprécier Abel dès le début du film et le rejeter instinctivement, en fait elle ne demandait que ça, cette cochonne. Les filles aiment les connards, c’est bien connu, lolilol. Putain mais quels gros cons, ces deux mecs, je m’en remets pas. Enfin, si, je pourrais m’en remettre si le film était un peu à charge contre eux, mais nan, le propos de Louis Garrel est suffisamment ambigu pour qu’on ait l’impression qu’on doit les prendre en sympathie, alors que vraiment, y’a des coups de pelle dans la gueule qui se perdent.

 

 

Bref, un film français chiant comme plein d’autres, mais avec une absence de propos clair sur la dénonciation ou l’encouragement du comportement « passionné » de ses héros, qui m’a laissé sur une grosse sensation de malaise. C’est bête, je suppose que ce n’était pas l’intention.

Une réflexion au sujet de « Les deux amis »

  1. WOW merci mille fois. J’arrive un peu tard car j’étais à l’étranger au moment de la sortie du film et je n’ai pas trop fait gaffe, je n’ai pas vu le film mais je suis récemment tombée sur quelques critiques ici et là et en lisant le résumé je me suis dit « MAIS C’EST QUOI CETTE HORREUR ???? » -Deux « amis » (ah c’est beau l’amitié) se disputent les « faveurs » (mouais) d’une femme « insaisissable » (oulà). Ils vont jusqu’à la suivre dans Paris (heu mais c’est super glauque en fait !!!!).
    Apparemment ça n’a pas choqué grand monde, c’est tout simplement hallucinant. Je me demandais si le film était aussi immonde que le résumé le laissait présager, il semblerait que oui. Merci pour cet article je me sens moins seule 🙂

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