Selena Gomez – Same Old Love

 

 

 

En pleine promo pour son album Revival, qui sort ce 9 octobre, Selena Gomez fait cette semaine la Une du magazine Billboard, outre-Atlantique, dans lequel elle révèle avoir souffert en 2014 d’un lupus, et subi une chimiothérapie (en réalité, un lupus n’est pas un cancer, mais le méthotrexate ou le cyclophosphamide, médicaments traditionnellement utilisés pour traiter certains cancers, peuvent être prescrits par le médecin). Une bien belle façon, à peine calculée, de faire un reveal un peu spectaculaire sur les raisons derrière le titre de ce nouvel opus, qu’on annonce comme celui de la « maturité ». Elle en profite, au passage, pour mettre sur YouTube le clip de Same Old Love, qui était disponible en exclusivité sur Apple Music depuis deux semaines.

 

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Alors bon, la chanson est sympa (encore un titre refoulé par Rihanna), il y a un peu de la patte de Charli XCX dedans, tout ça, tout ça, mais ça me donne surtout envie de râler causer de cette propension qu’ont les grosses popstars et leurs labels, ces derniers mois, à essayer de faire venir l’audience web et leur public sur des plateformes qui leur « appartiennent ». Enfin, plus clairement, surtout des plateformes qui leur coûtent plus cher (au public) ou leur rapportent plus de fric (aux artistes), et si possible les deux. Outre le fait que c’est un peu débile de délivrer des clips à une fraction du public qui pourrait les voir et les propager en ligne (le clip de Feeling Myself, de Nicki Minaj et Beyoncé, a clairement pâti de sa visibilité sur le seul Tidal), la démarche mercantile est tristement transparente. Tidal et Apple Music sont donc venus choper une part du gâteau du streaming, un secteur déjà largement occupé par Spotify, Deezer et, de manière légèrement différente, par YouTube, dans des versions freemium (gratuites avec pub, payantes sans) qui, si elles ne sont pas parfaites, contentaient à peu près tout le monde. Enfin, tout le monde, non, on est loin du compte pour les artistes suivis par quelques milliers de fans à travers le monde, mais pour des gros hitmakers comme Nicki Minaj, Taylor Swift ou Ed Sheeran, qui vont chercher du 100 millions de vues sur YouTube au moindre nouveau clip, faut peut-être arrêter le foutage de gueule.

 

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Quand, il y a à peu près un an, Taylor Swift a jeté un pavé dans la mare en retirant son catalogue de Spotify, estimant que le modèle économique du streaming ne rémunérait pas assez les artistes, on pouvait penser qu’elle prenait bravement la parole pour des « petits » artistes qui n’ont pas le poids économique nécessaire pour obliger les majors et les plateformes de streaming à négocier des accords avantageux pour les artistes, et pas seulement pour leurs propres gueules. C’était beau. Sauf qu’ensuite, Taylor a signé chez Apple Music moyennant un pont d’or et des promesses de rémunération plus intéressantes pour l’utilisation de SON album 1989 et pour SA gueule. Donc bon. Et puis, chouiner sur l’idée que le public ne raque plus assez et qu’il est trop habitué au gratuit, c’est oublier qu’un artiste et son album, ses singles, vivent avant tout, aujourd’hui, sur scène, ou dans des partenariats médias, synchros publicitaires, droits de diffusion TV-radio ou d’utilisation… Et que les Beyoncé, Madonna et autres rentiers de la pop qui ont lancé Tidal au printemps, ne se gênent pas pour vendre leurs places de concerts le prix d’une bagnole, en ce qui les concerne. La question de la rémunération des artistes est un vrai enjeu économique, hein, je ne dis pas le contraire, mais le débat est incarné par ceux qui ont le moins à se plaindre et qui se sécurisent des parts de gâteau encore plus grandes que celles dont ils se gavent déjà : les artistes superstar et les majors. Et pas les superstars qui sont perçues comme sympas et généreuses avec les fans, qui font un truc gratuit et punk de temps en temps, nan : ceux dont on sait qu’ils sont là pour le biz, qui ont fait de leur image d’hommes et de femmes d’affaires un de leurs atouts. Voila qui fait rêver. Je sais pas toi, mais moi j’ai moyen envie de chialer pour Beyoncé et ses fins de mois. Pas étonnant que le concept de « rémunération juste » passe mal auprès d’un public qui a, désormais, l’impression de donner suffisamment d’attention et de thunes à ces névrosés, pour ne pas en plus payer le droit de découvrir un contenu qui génère bien du fric sans eux. Ce ne sont pas Taylor Swift et Rihanna qui ont des problèmes pour vivre de leur art aujourd’hui, streaming ou pas.

 

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La réaction de Pop Justice à l’annonce du nouveau Rihanna

 

 

Moi qui hésite depuis pas mal de temps déjà à prendre un abonnement payant, j’avoue que ma sympathie ne va pas spontanément à Tidal, sa prétention et ses prix prohibitifs, ou à Apple Music, qui a foutu le bordel dans mon iTunes (des titres que j’achetais consciencieusement depuis des années) : à part des tentatives de récup’ des publics de Spotify et YouTube, pour les faire venir à grands coups de foire aux exclus de Rihanna, de Selena Gomez ou de One Direction (des exclus illusoires qui durent deux semaines), je vois pas trop ce que c’est. La frange la plus avantagée de l’industrie musicale qui essaye de garder la maîtrise des cordons de la bourse. Et j’en ai un peu marre qu’on mise sur ma fanitude d’untel ou unetelle pour me solliciter de partout. De devoir m’inscrire, donner mes coordonnées Facebook, mail, voire bancaires, à une nouvelle plateforme chaque semaine pour écouter tantôt le nouveau Madonna, tantôt le nouveau Rihanna, tantôt le nouveau Miley… Chaque plateforme perfusant ensuite ma boîte mail d’alertes et de newsletters relous. Le marketing s’est saisi de la musique pour en faire un simple appât à clics, tout juste bon à nous pomper nos identifiants Facebook pour les rentrer dans des bases de données qui vont ensuite complètement dénaturer notre expérience du web.

 

 

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Selena Gomez n’est peut-être pas la reine des charts mondiaux, mais elle fait encore régulièrement des Top 10 aux États-Unis avec ses singles, ce que même Britney et Madonna peuvent lui envier désormais. Alors l’exclu sur Apple Music, pour un titre et un clip qu’on pouvait facilement trouver ailleurs si on se motivait trois secondes, elle pouvait clairement se la coller au derrière, en ce qui me concerne. Pareil pour Mylène Farmer et ses teasings de sortie d’albums de plus en plus marketés pour que tu y laisses les clés de ton identité numérique, comme si elle ne valait rien : merci cocotte, mais j’attendrai qu’un de tes fans fasse une compil de l’album sur YouTube. Ce que ces rentiers de la pop ne semblent pas comprendre, occupés à faire de la politique « pro-artiste » mais surtout « pro-ma gueule » main dans la main avec leurs majors, c’est que si j’écoute Pretty Girls de Britney et Iggy Azalea sur YouTube, ou le dernier Bieber sur Spotify gratuitement plutôt que d’aller y verser mes maigres deniers, c’est pour une raison bien précise : il ne me viendrait pas à l’esprit d’acheter ces singles, même s’ils étaient mon seul moyen d’accès à ces contenus. Si je suis fan, j’attends l’album et j’achète. Ou la tournée, s’il me reste un rein à vendre. Mais le hit radio, ce support promotionnel MARKETING destiné à me donner envie d’acheter l’album, c’est au mieux une chanson que je vais aimer et intégrer à mes souvenirs, voire qui va me donner envie de découvrir l’artiste ; au pire une vitrine, un simple support publicitaire destiné à me sensibiliser, me rendre conscient du fait que cette personne a une actualité, un truc à vendre, que je dois acheter. Je vais pas, en plus, payer pour avoir le droit de voir et d’entendre la pub ? Si je paye, c’est le full package ou rien. Mais payer pour faire partie des quelques milliers de motivés qui voient un clip avant les autres (wouhou !), c’est donner raison à une industrie qui semble parfois miser sur le moutonnisme, s’adressant avant tout aux réflexes irrationnels des beliebers, rihanna navy, directioners et autres little monsters, en espérant obliger un public plus modéré à suivre.

 

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Et plus on me proposera ce genre d’attrape-nigaud, à grands coups de « viens t’inscrire exprès sur mon mini-site, sur Snapchat, sur Soundcloud, sur Tidal pour écouter un pauvre titre ou voir un clip qui leakera partout ailleurs dans les heures suivantes », plus j’aurai tendance, je pense, à prendre l’artiste en grippe. Ou du moins, malgré toute l’affection que je lui porte, à considérer qu’il / elle manque un peu de générosité. Qu’on tease, je le comprends, c’est devenu indispensable dans la pop. Qu’on trouve que le public doit raquer pour les concerts, le merchandising, limite pour l’album, même, je suis plutôt d’accord. Rien n’est gratuit, la musique doit salarier des gens. Mais quand on fait d’un contenu marketing comme le clip ou le single, à l’heure des contenus dématérialisés, un objet forcément payant, devant lequel on devrait se prosterner et sortir le portefeuille, c’est se foutre un peu de son public. Oui, le public est mal habitué, gâté, noyé sous une masse de contenus gratuits vaguement sponsorisés. Peut-être parce que ce n’est pas pour mater le clip de Bad Blood ou de American Oxygen qu’il est prêt à payer, mais pour vivre quelque chose de plus fort, de plus concret pour le lier à l’artiste. Plutôt que de faire payer pour quelque chose qui a toujours été accessible « gratuitement » (pour peu qu’on ne considère pas les pré-rolls YouTube, l’abonnement à MTV ou la connexion Numéricable comme un moyen indirect, pour le consommateur, de payer), les grosses popstars et leurs labels ne devraient-elles pas se poser la question de donner plus que leur « vitrine » streaming à ceux qui payent, et pas la même chose qu’à tous les autres, mais avec dix jours d’avance et moyennant une pompe supplémentaire ?

 

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