Le goût des choses futiles

 

 

prayforparis

 

 

Ça va être compliqué, cette histoire. Le voilà donc, le post de blog un peu gêné, triste et consterné, comme pour se donner une contenance et une caution morale, une excuse avant de reprendre, bien vite, les articles débiles, les analyses golri, les partages de liens graveleux et, plus globalement, l’envie de se poiler sur les réseaux sociaux. Pour ma part, je vais reprendre dès aujourd’hui, « comme si de rien n’était ». Non pas parce que cesser de rire, de critiquer, de vanner, de parler de musique ici, ne serait-ce qu’un jour, ce serait donner raison à Daesh. Je suis loin de me considérer comme si digne d’intérêt que cela et d’imaginer que les attaques de vendredi visaient à censurer les blogs, a fortiori un blog aussi insignifiant que le mien. Tout cela visait vraisemblablement plus à générer de la psychose dans nos vies quotidiennes et nos manières de nous informer qu’à nous faire fermer nos blogs de pédés. Je vais en fait reprendre les publications de clips, de critiques de films, de pilotes de séries ou de billets d’humeur parce que c’est un espace qui m’appartient et que j’ai besoin que le web, qui représente une portion non-négligeable de mes journées, conserve une partie de « normalité ».

 

pray for paris

 

Depuis deux jours, Facebook et Twitter se sont transformés en fil AFP géant du bad, entre ceux qui partagent les réactions du FN, ceux qui relaient, trop vite, des infos non confirmées (et je m’inclus dedans, malheureusement) et ceux qui critiquent les réactions des uns et des autres, politiques ou non. On relaie des sources plus ou moins fiables et on se distribue des bons points dès qu’on exprime un truc pas purement factuel, quoi. Personne ne semble trouver grâce, dire ou faire ce qu’il faut, aux yeux de certains. Telle marque a mal déprogrammé sa campagne de tweets sponsorisés. Tel community manager n’a pas pu supprimer à temps l’envoi malheureux d’une newsletter promo. Tel twitto traite d’abrutis les internautes qui relaient le hashtag #PrayForParis au motif que prier, c’est con puisque c’est la religion qui nous met dans ce merdier. Tel autre traite de connards ceux qui empêchent les gens de prier, si ça les soulage et qu’ils ne savent pas quoi faire d’autre. Un internaute salue la réaction d’un people. Un autre la descend dix minutes plus tard. Des groupes Facebook invitent à mettre la musique à fond en ouvrant les fenêtres pour dire merde à l’obscurantisme, ou à se rassembler malgré l’état d’urgence ; ils se font défoncer dans les comm. Mille internautes partagent l’éditorial du New York Times sur la France et les Français. Quelques centaines d’autres, qui ont eu la chance de ne pas tomber sur l’éditorial en question avant, tweetent doctement quelques heures plus tard qu’il s’agissait en fait d’un simple commentaire sur le site web du NYT #désintox #apprenezàlire #attentionauxinfosquevousrelayez.

pray for paris selfie

D’autres, encore, publient qu’ils pleurent, postent des selfies en larmes, instagramment les lieux criblés de balles, foursquarent leur pèlerinage sur les lieux des tueries. Ils font face à ceux qui trouvent ces rassemblements imprudents et ce déballage émo indécent, hystérisé par le manque de recul et la sensation d’être vu et lu, tentant de s’approprier le malheur bien concret de ceux qui ont été mutilés ou ont perdu des proches. Des milliers de profils Facebook s’affichent en bleu-blanc-rouge. Quelques centaines de blasés, dont moi, sont gênés aux entournures par cette widgetisation de la propagation de visuels pour réseaux sociaux à la « Je suis Charlie », comme sur nos profils de janvier, en version plus républicaine certes, mais que Facebook a probablement davantage pensée pour les anglo-saxons et autres ressortissants de pays étrangers souhaitant clamer « Ce soir, nous sommes tous Français », que pour des parisiens et Français, premiers concernés, chez qui cette prolifération de profils bleu-blanc-rouge donne moins une impression de « vague humaniste » que de « front républicain » mué en « front national », avec toute la gêne que cette fâcheuse homonymie peut engendrer.

attaques paris pray

Face à cela, le lol, le décalage ou la maladresse sont fusillés à bout portant. L’envie de légèreté est peut-être la pire opinion en ce moment. Trop tôt, trop de mauvais goût, trop #OSEF, trop irrespectueux du contexte.

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Un piratage, apparemment

Autour de ce terrible événement qui nous a, tous, flingué la soirée du vendredi 13 novembre à chercher frénétiquement à joindre nos potes parisiens par SMS tout en restant scotchés à l’info, qu’on soit au final directement touchés par le bilan des victimes ou non, et qui a fait de ce week-end le plus long et le plus anesthésié de l’année (en tout cas pour moi), l’union nationale semble déjà impossible, on n’est déjà d’accord sur rien, critiquant les réactions des uns et pointant du doigt les responsabilités des autres, encensant la prise de parole (pourtant vaine) d’Untel et fustigeant l’inconscience, l’indécence ou la connerie de Telautre, nous vautrant au passage dans le relai de fausses informations, de paranoïa et de poésie emo. Le timing n’est pas bon, et on se guette tous en chiens de faïence, attendant de savoir quel sera le moment « de bon goût » pour se laisser aller à un peu de légèreté et à d’autres sujets. Moi, je dis que c’est maintenant.

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Je ne dis pas qu’il faut passer à autre chose, ni reprendre nos vies telles qu’elles étaient. Nous sommes en deuil national, et je suis bien évidemment choqué, écoeuré, révolté par ces abrutis qui ne sont pas capables de vivre selon leurs convictions pourries dans leur coin, mais se sentent obligés de les imposer, et de tuer ceux qui ne veulent pas vivre comme eux. Tout ça parce qu’ils se sentent rejetés par la société de consommation, ou cherchent un sens transcendant à leurs vies, ou que sais-je. Comme si la moindre religion cautionnait le meurtre, la guerre, la prise d’armes face à des civils non armés. Crétins, blaireaux, sous-merdes. Oui, je suis aussi dégoûté que tout le monde. Mais, en ce qui me concerne, à part relayer des trucs de-ci de-là, je vais m’abstenir de commenter tout ce qui va se passer, dans les prochaines semaines, en conséquence des attaques, lâches et dégueulasses, du Stade de France, du Petit Cambodge, de la rue Bichat, du boulevard Voltaire, de la Belle Equipe et de la Casa Nostra. J’ai comme l’impression que les blogs et les réseaux sociaux ne seraient pas mon point fort pour cela, que je ferais des boulettes, aurais des réactions naïves ou spontanées, dirais des âneries. Bref, que je ne m’y montrerais pas à mon avantage. Et qu’il vaut mieux que je fasse ce que les crétins de tous bords ne voudraient pas : continuer d’aimer ce que j’aime, de parler de ce qui est futile et pop ; refuser de me censurer, bon goût ou pas, trop tôt ou pas.

 

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Respecter les gens qui sont morts vendredi 13 novembre, c’est aussi continuer à aimer ce que nous aimions avec eux : la musique, les soirées entre amis, les films, les vannes, le théâtre, la critique, la bouffe, les séries, le cul, les trucs chelou. La futilité qui donne de la légèreté à nos existences, les rendant supportables et, oserai-je dire, leur donnant elle aussi du sens. Ce qui ne nous donne, bien entendu, pas le droit d’oublier. Mais c’est déjà supposer qu’on le puisse. Je n’ai perdu personne de mon entourage ce week-end, et j’en suis heureux. Pourtant, je n’oublierai jamais que l’espace de quelques heures, les forces de l’obscurantisme ont frappé au hasard, à quelques centaines de mètres de chez moi, et que même si je ne connaissais pas les Eagles of Death Metal, que je n’avais jamais dîné au Carillon et que je m’en tape généralement du football, quelque chose de l’ordre de l’universel a été atteint cette nuit-là. Et j’espère que nous n’oublierons pas, et que nous serons désormais un peu plus solidaires, un peu plus conscients de ce que c’est de craindre pour sa vie, pour sa liberté, sa culture, sa curiosité, son esprit critique, sa sexualité, sa vie sociale, ses plaisirs quotidiens. Nous avons beaucoup plus de chance que nous ne nous laissons aller à le croire, parfois. Parler librement de pop culture et s’amuser des contradictions de nos artistes fait partie de cette chance : vu l’ambiance, plus que jamais, je suis preneur.

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