Nous trois ou rien

 

nous trois ou rien kheiron leila bekhti

 

Le premier film de Kheiron est un demi-succès en salles jusqu’à présent (environ 400 000 entrées en trois semaines avec son casting et la tournée des plateaux qu’il s’est fadé, c’est bien mais pas top), mais il aura été l’un des films français les plus médiatisés de cette fin d’année, très bien soutenu par son réalisateur, qui l’a vaillamment défendu dans les médias, et par la notoriété de son casting mélangeant habitués des plateaux télé et transfuges de Canal (Kheiron, Kyan Khojandi, Leïla Bekhti, Zabou Breitman, Gérard Darmon, Jonathan Cohen, Alexandre Astier, Camélia Jordana, Michel Vuillermoz…). Le résultat est mignon mais parfois un chouïa maladroit, s’empêtrant un peu dans son parti pris de comédie.

 

nous trois ou rien kheiron khereddine ennasri

 

 

Le pitch, selon Allociné :
D’un petit village du sud de l’Iran aux cités parisiennes, Kheiron nous raconte le destin hors du commun de ses parents Hibat et Fereshteh, éternels optimistes, dans une comédie aux airs de conte universel qui évoque l’amour familial, le don de soi et surtout l’idéal d’un vivre-ensemble.

 

 

nous trois ou rien darmon breitman

 

J’ai quand même bien aimé ce premier film, dont il ressort beaucoup de la sincérité de son réalisateur, et du plaisir qui a été pris à le tourner. Et même, de belles prestations techniques. J’ai notamment été désarçonné, puis plutôt séduit, par cette idée, au départ curieuse, de franciser ses interprètes, y compris dans la première partie du film, qui se passe en Iran, où a priori on parle persan. Cela m’a troublé pendant les dix premières minutes, je me demandais comment les Français d’origine iranienne pouvaient prendre cette vision « simplifiée » de leur société, probablement décidée par contrainte commerciale (c’est sûr qu’en France, le grand public ira plus facilement voir un film avec Gérard Darmon et Alexandre Astier qu’avec Peyman Maadi et Golshifteh Farahani). J’ai fini par y voir une volonté de Kheiron de refléter sa propre expérience, qui lui a fait voir cette histoire depuis la France, où il est arrivé très jeune, avec des référents essentiellement français, et aussi d’aider le spectateur à se projeter dans les personnages. Comment, en effet, ne pas s’identifier à ces personnages dont la vie, les relations sociales, la soif de liberté et la quête de bonheur sont si semblables à ceux des classes moyennes françaises ? Éduqués, humanistes, désireux de donner le meilleur à leurs enfants, les parents du réalisateur et leurs amis, tels qu’ils sont mis en scène dans Nous trois ou rien, ne sont pas sans rappeler les citoyens syriens qui se précipitent aux portes de l’Europe et qui, parce qu’ils sont basanés, épuisés par des semaines de voyage et qu’ils ont tout perdu, semblent bien plus miséreux, à nos yeux d’occidentaux ethnocentrés, qu’ils ne l’étaient avant que la terreur ne les arrache à leur pays. Ce sont des populations de toutes origines sociales qui se retrouvent sacrifiées ou chassées par les guerres et les dictatures, forcées de recommencer à zéro, et bien en-dessous de leurs compétences, dans de nouveaux pays où l’on a tendance à les prendre de haut, leur demander de montrer patte blanche et les maintenir dans des ghettos pendant des années.

 

 

nous trois ou rien alexandre astier shah

 

C’est d’ailleurs le sujet de la deuxième partie du film, qui évoque l’intégration de la famille du réalisateur dans une cité de banlieue, non sans un esprit bon enfant qui, pour les cyniques citadins bourges enfermés dans leur tour d’ivoire parisienne comme moi, peut sembler à la limite de la mièvrerie. Il a bon dos, le politiquement correct. On a tellement peur de se faire traiter de bisounours, de nos jours, qu’on en oublie que la « bien pensance », à la base, ça part d’une bonne intention, et que, dans un pays où l’on donne libre tribune à longueur de semaines à Eric Zemmour, au FN, aux obscurantistes issus des rangs moisis de la Manif Pour Tous et aux dérapages d’élus de l’opposition, au motif que ces « nouveaux opprimés » ne « peuvent plus rien dire », le politiquement correct n’est peut-être plus exactement là où on se plaît à le pointer du doigt.

 

nous trois ou rien mariage

 

J’ai pourtant été, globalement, assez peu convaincu par Nous trois ou rien dans son ensemble, notamment parce qu’à force de vouloir être léger, niveau comédie, hagiographique, niveau hommage à son papa, Kheiron a fini par noyer les aspects dramatiques du film, qui ne transparaissent finalement pas dans toute leur violence : la persécution politique, l’opiniâtreté des résistants, les risques pris, la condescendance à laquelle un banlieusard est nécessairement confronté à un moment ou un autre pour finir par se décourager, le rejet, la peur… Tout cela est quasiment passé sous silence, ou glissé avec une telle volonté de ne pas heurter ou de ne pas trop ressembler à un exposé sur la révolution iranienne et l’immigration, qu’on en perd une grande partie de la dimension dramatique, violente, injuste de cette histoire. Peut-être histoire d’assumer pleinement le happy end sans passer pour l’humoriste qui tente de nous la jouer victime avec son histoire familiale (parce que les médias aiment bien isoler une belle histoire issue des banlieues et terminée dans le sport de haut niveau ou le showbiz, enfin des gens qui se sortent les doigts du cul, vous voyez bien que les Français issus de l’immigration peuvent s’en sortir) (sous-entendu : ceux qui ne le font pas ne font peut-être pas assez d’efforts…), ou peut-être, simplement, parce que son admiration pour ses parents et leur réussite quasi-miraculeuse l’a poussé à un optimisme un peu béat. Pour ma part, ça m’a surtout donné envie de revoir Persépolis.

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