The Lobster

 

the lobster colin farrell john c reilly

 

Très perturbant, le prix du jury du Festival de Cannes 2015 avait, dès l’annonce de sa sélection, intrigué la Croisette, la critique et les losers comme moi qui suivent tout ça depuis le reste de la France sur le web, grâce notamment à son pitch presque digne d’un blockbuster SF:

Dans un futur proche… Toute personne célibataire est arrêtée, transférée à l’Hôtel et a 45 jours pour trouver l’âme soeur. Passé ce délai, elle sera transformée en l’animal de son choix. Pour échapper à ce destin, un homme s’enfuit et rejoint dans les bois un groupe de résistants ; les Solitaires.

 

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En vrai, nuls effets spéciaux ici, on est plutôt dans la fable intello réalisée avec un minimum de moyens et des décors naturels, au caractère relativement intemporel, qui situent l’action aussi bien dans un futur proche que, pourquoi pas, notre présent.

 

 

Car c’est là l’intérêt principal du nouveau film du réalisateur grec Yorgos Lanthimos (dont je n’avais vaguement entendu parler qu’en 2009 avec le film Canine, mais que j’avais totalement oublié, je l’avoue) : comme toute fable, elle met en place un univers fictif, voire fantastique, pour en fait parler de la société dans laquelle nous vivons. Car le stigmate du célibat, la suspicion jetée sur ceux qui, passés un certain âge, ne se sont toujours pas casés, ou toujours pas mariés malgré des années de vie commune, existe. Ici, sans vraiment expliquer les raisons derrière cela (ce qui donne au film une dimension kafkaïenne), le célibat est interdit. Est-ce pour assurer la survie de l’espèce humaine via la procréation ? Même pas, vu que les enfants sont « fournis » aux nouveaux couples pour « réparer » leurs relations fragiles. Pour créer une société plus apaisée ? Franchement, vu l’ambiance, ça sent plus la dictature qu’autre chose. Pour ne plus avoir à subir les tristes histoires de gens qui finissent leur vie vieux et seuls ? Bah ça n’a pas l’air d’être dans leur argumentaire… Bref, on ne sait pas trop pourquoi le célibat est interdit, mais ça ajoute au poids du film : quelle raison valable pourrait-il y avoir ?

 

the lobster colin farrell swimming pool

 

Face à cette idéologie, devenue système politique (avec contrôle des papiers d’identités des citoyens surpris à circuler sans compagnon à leur bras, arrestations, transformation forcée en animal) et présentée, dans ses grandes lignes, via la première partie du film (dans l’hôtel), se dresse une autre idéologie, tout aussi extrémiste : celle des solitaires, qui revendiquent leur célibat, le droit d’être seul, de se masturber, de vivre en communauté et en solidarité sans avoir besoin d’être en couple pour être « validé » socialement… mais qui poussent le raisonnement jusqu’à l’extrême inverse, en interdisant à leurs membres de s’aimer, de flirter, de danser ensemble, de former des couples, punitions et mutilations à l’appui…

 

 

the lobster farrell weisz

 

 

Condamné à chercher sa place entre ces deux univers et leurs injonctions, l’individu, incarné par David (Colin Farrell), cet homme qui se proposait de devenir un homard (lobster) s’il échouait à trouver l’amour en 45 jours, est écartelé, entre ses aspirations individualistes et des pressions sociales qui rendent son bonheur impossible, ou du moins jamais absolu, découlant toujours d’un compromis (obligation de choisir une compagne parmi les résidentes de l’hôtel, obligation d’avoir un point commun plus ou moins anodin avec elle…), au point d’en être réduit à des extrémités ridicules pour se conformer à ce qu’il pense être la norme des relations. Le sujet de The Lobster n’est pas tant le couple, qui malgré le matériau important qu’il représente, n’est ici qu’une caractéristique servant à discriminer et opprimer une catégorie de la population (les célibataires sont clairement une métaphore des marginaux, des « anormaux » que la société voudrait lisser, qu’ils soient roms, juifs, noirs, gays… si ce n’est qu’ici ils peuvent être tout cela sans être embêtés, du moment qu’ils sont maqués) – laquelle, en réaction, se réinvente en communauté, avec elle-même son lot d’intolérants – que les normes sociales qui régissent, sans qu’on s’en rende toujours compte, nos amours. Normes sociales que le politique prétend parfois encadrer de trop près, au risque de se mêler de ce qui ne le regarde pas, de prétendre intervenir dans ce qui devrait être laissé libre. Mais normes sociales, également, que les individus intègrent tellement qu’elles sont devenues un cadre de réflexion dont ils n’arrivent pas à sortir, n’envisageant même plus, par exemple, que l’amour ne tient pas nécessairement à une caractéristique commune. Laissé sur une fin volontairement ouverte, le spectateur de The Lobster sort difficilement indemne de la séance.

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