Spotlight

 

Spotlight poster

 

 

Je comprends pourquoi Spotlight n’est pas un favori très clair pour les oscars 2016, et notamment pour l’oscar du meilleur film. Dans un palmarès où se côtoient de grands films et des vainqueurs que tout le monde, ou à peu près, a oublié, la tentation est grande récompenser un film qui fait tranquillement l’unanimité, plutôt que de se laisser gagner par le coup de cœur du moment, qu’on regrettera vingt ans après. Si certains gagnants de l’oscar du meilleur film brillent encore aujourd’hui au firmament de l’histoire du cinéma (Annie Hall, Titanic, Le Parrain, West Side Story), force est de constater que parfois, les votants se laissent influencer par la mode de l’instant, un momentum qui atteint son climax dans les temps, ou plus probablement une bonne campagne de lobbying, pour inscrire au Panthéon de l’histoire du cinéma des films que plus personne n’aura envie de voir trois ans plus tard. Pire, de désigner ce type de film alors qu’il y avait plus marquant, plus important en face. Il en va ainsi de Shakespeare In Love qui s’imposa contre Il faut sauver le soldat Ryan, Un homme d’exception contre Moulin Rouge, Danse avec les Loups contre Les Affranchis, Gandhi contre E.T., Crash contre Brokeback Mountain, Ordinary People contre Raging Bull, Qu’elle était verte ma vallée contre Citizen Kane, Le Tour du Monde en 80 jours contre Les Dix Commandements, The King’s Speech contre Inception, The Social Network ou même Toy Story 3. La responsabilité des votants des oscars, c’est d’inscrire au palmarès, chaque année, un film qui va rejoindre une liste sur laquelle figurent Autant en emporte le vent, Casablanca, My Fair Lady, Schindler’s List

 

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Pour cela, il leur faut mettre en avant un film qui va marquer son temps, l’histoire du cinéma, changer la manière dont on filme, dont on met en scène, dont on raconte des histoires : un film qui représente une étape importante, nécessaire de l’histoire du cinéma, et pas seulement un film que tout le monde a trouvé sympa. Spotlight est un excellent film. Probablement le meilleur que j’aie vu ces derniers mois. Mais ce n’est pas un film qui va changer l’histoire du cinéma. C’est un film sérieux, bien conçu, qui porte en lui la marque de ces films nécessaires, dont on est contents qu’ils existent, parce qu’ils témoignent de ce qu’a été notre société à un moment donné (et, souvent, de ce qu’elle est encore). Mais c’est un film qui n’a pour lui que son aspect « politique », s’il espère marquer son temps. Il n’a pas d’audace formelle, de direction d’acteur exceptionnelle, de grande originalité scénaristique ou visuelle. C’est un film de journalisme d’investigation.

 

 

Un sujet qui a inspiré de très bons films, comme All The President’s Men, Good Night, and Good Luck, Veronica Guerin, The Pelican Brief, Network, Zodiac ou plus récemment Kill The Messenger. Mais des films de genre, pas très novateurs, généralement construits autour de la même mécanique scénaristique bien huilée (indice – enquête – premières trouvailles – scepticisme de l’entourage – menace des notables concernés par le scandale – obstacles / discrédit – révélation finale), pas vraiment aptes à changer la face du cinéma.

 

 

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Évidemment, toutes les années ne se valent pas, et pour un Titanic qui écrase la compétition, combien de The Hurt Locker, de Twelve Years A Slave, de The King’s Speech ou même de Birdman, qui gagnent un peu de justesse contre d’autres films que l’Académie avait également très envie de récompenser (Avatar, Gravity, American Hustle, Up In The Air, Boyhood, The Grand Budapest Hotel…). Et c’est un peu ce qui se produit cette année avec Spotlight : c’est un bon film, émergeant comme faisant vaguement plus l’unanimité que les autres, dans une sélection de bons films pas forcément très transcendants, façon « sage dramas à oscars sortis pile en novembre » (Bridge of Spies, The Big Short, Brooklyn) ou simplement pas très crédibles pour une vieille dame aussi prévisible que l’Académie, qui ne ferait jamais de choix aussi controversés, et pour tout dire couillus  (Mad Max: Fury Road, The Martian). Conventionnel et efficace, politique mais pas trop clivant, biopic mais pas perruqué, inspiré d’une enquête qui a remporté le Pulitzer, intéressant à montrer aux futures générations, Spotlight a, en fait, juste le nécessaire pour remporter l’oscar, même si, comme pour The Hurt Locker, l’absence de vraies chances de victoire pour son cast pourrait le pénaliser au finish. Sa victoire permettrait à l’académie des oscars de rappeler son progressisme, son envie de défricher le terrain sociétal, surtout en ces temps de #OscarsSoWhite…

 

 

 

spotlight rachel mcadams

 

Pour ce qui est du film lui-même, on n’a donc rien de très novateur, formellement parlant, mais une belle histoire d’investigation, rondement menée, qui reste patiemment chevillée à sa poignée de reporters, faisant ressentir la somme de travail, les délais de réponse, les retards et obstacles qu’ils rencontrent. Le titre, Spotlight, fait référence au nom de la cellule d’investigation du Boston Globe au début des années 2000, où travaillaient les journalistes qui, à cette époque, ont révélé un vaste scandale de prêtres pédophiles.

 

 

C’est un truc auquel j’ai un peu de mal à accrocher, parce que je suis d’une génération où l’on a toujours connu le débat sur le célibat dans le clergé et le cliché du prêtre pédophile, avec les blagues crados et les sketches de Monseigneur Sylvestre dans Les Guignols de l’Info. Du coup, l’aspect « on tombe des nues », même rétrospectif, sonne un peu bizarre, chez moi. Sérieux, les gars, vous vous étonnez que ça existe ET que l’Eglise essaye de planquer la poussière sous le tapis ?

 

 

spotlight john slattery

 

Mais c’est là que Spotlight surprend et marque les esprits : il ne nie pas cette réflexion qui traverse nos esprits. En restant à hauteur d’individu, à hauteur de journaliste (notamment Mark Ruffalo, Rachel McAdams et Michael Keaton), il nous entraîne non seulement dans le quotidien de leur travail, souvent rébarbatitif, entre archives à éplucher et heures de porte à porte pour recueillir des témoignages (et, souvent, se prendre des vents), mais aussi, par touches et subtils sous-entendus à l’écran, dans leur esprit : la foi perturbée de l’une, le mariage vacillant de l’autre, le déni d’un troisième face à des rumeurs dont il est au courant depuis des années… Pas héroïques, pas parfaits, les personnages de Spotlight nous marqueront parce qu’ils se sont fait violence, ont reconnu leurs faiblesses, leurs silences complices, leur peur de se mettre la société, la famille, les amis à dos. Et rien que pour cela, leur portrait est important, dans un marasme actuel où le courage (pas forcément celui de mourir pour une cause, mais seulement celui de faire ce qui est juste) nous fait encore trop souvent défaut.

2 réflexions au sujet de « Spotlight »

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