Beyoncé 2016

 

 

Bon, on en (re)parle, de Beyoncé ? Déjà au centre de l’échiquier pop mondial, et quasiment certaine de susciter un séisme mondial dès qu’elle sort un clip au bout de plus de deux mois d’absence, elle a, comme elle semble désormais y mettre un point d’honneur, décidé d’être là où on ne l’attendait pas. Le clip de Formation, et son single, ont donc débarqué un samedi, alors que personne ne les espérait vraiment. Comme pour persévérer dans sa veine PBR&B largement démocratisée avec son album éponyme en 2013, la chanteuse livre alors un clip encore plus poseur, plus bavard, plus stylisé que ceux de l’album Beyoncé. Au point qu’on dirait une quinzième piste dudit album : pas la révolution musicale, a priori. Formation fait même le pari d’être encore plus parlé, encore plus cryptique, encore plus hipster… bref, encore moins pop que les titres précédents de Beyoncé, qui semble avoir décrété qu’elle était une artiste S-É-R-I-E-U-S-E, et que même si ce qu’elle sort est objectivement naze pour les clubs, il y aura toujours quinze remixes et des centaines de milliers de fans pour crier au génie sans le moindre discernement dès qu’elle fera une apparition publique.

 

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Somme toute, a priori, pas grand-chose au programme pour exciter des non-fans. Mais c’est là qu’elle débarque là où on ne l’attend pas. Connue pour ses origines sudistes et gospel, sa ferveur religieuse et son absence totale d’engagement politique clivant (ça va, chanter pour Obama, c’est pas exactement un political statement quand on est la reine du R’n’B), Beyoncé a souvent été critiquée pour son manque de positionnement clair sur les grandes questions sociétales qui agitent son pays, et plus largement le monde. On a même pu la soupçonner de n’en avoir rien à battre du racisme, de pas se sentir concernée, et même, fût un temps, de soigneusement éluder les questions sur sa fanbase gay, histoire de ne pas se retrouver obligée de dire que d’après son pasteur c’est une abomination. Sourire plastifié et personnage public exclusivement tourné vers la scène (sauf quand il s’agit de suggérer que sa vie privée est fabuleuse) : c’est sûr, Beyoncé, c’était pas Madonna.

 

 

 

Et puis, progressivement, le discours a commencé à s’étoffer. L’engagement démocrate, donc, si peu controversé de notre côté de l’Atlantique. La marche de protestation contre la mort de Trayvon Martin, en 2013, à laquelle elle a participé avec son mari. Les accents revendicateurs de Superpower sur son dernier album…

 

 

 

Bon, de notre côté de l’Atlantique, on avait remarqué que Beyoncé était noire, et dans une pop culture qui en est réduite à donner le premier Emmy Award de la meilleure actrice de son histoire à une femme noire en 2015, ça nous choque pas trop qu’elle proteste contre les meurtres policiers de jeunes noirs non-armés ou qu’elle rappelle que le racisme et l’esclavage ça a fait pas mal de dégâts dans l’histoire de l’humanité. C’est des sujets sérieux, mais niveau polémique, quelqu’un qui se situe de ce côté-là du débat, ça passe crème.

 

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Et bah pas aux États-Unis. Aux États-Unis, quand une chanteuse publie un clip qui revendique sa black pride, en remet un peu dans les dents de l’État sur la gestion de la crise post-Katrina, fait couler une voiture de police et, en plus, enfonce le clou 24 heures plus tard en direct à la télévision US avec une armée de danseuses sapées comme des Black Panthers, ça vire au débat national, avec Républicains outrés à la télé et manifestations anti-Beyoncé (sans parler des accusations de plagiat par Afida Turner)…

 

 

 

 

Bon, les Black Panthers, c’était pas les moins vindicatifs du mouvement des Droits Civiques, mais l’histoire a donné raison à leurs revendications, non ? Ah non, ils sont toujours pas en paix avec ça, tiens. Les allusions à sa fierté de beauté black, à ses cheveux crépus et à ses « grosses narines », c’est probablement pour faire fi des canons de la beauté occidentale, souvent blanche par défaut, et pour laisser entendre qu’on lui a probablement mis la pression pour se lisser les cheveux et gommer au maximum ses caractéristiques physiques les plus « africanisantes ». Mais est-ce qu’il y a de quoi se scandaliser de cette prise de position ? Bah nan, les gars, elle a raison, point barre.

 

 

 

Reste la question des violences policières. En utilisant dès l’intro un sample de Messy Mya (de son vrai nom Anthony Barre), star YouTube de la Nouvelle-Orléans, tué par balle en 2010, ou en mettant en scène un jeune en sweat à capuche qui ressemble à Trayvon Martin, elle se met du côté de #BlackLivesMatter. Et elle a raison. Il y a bien un débat sur la nécessité pour la police d’être armée et sur le fait que les armes sont utilisables à tort ou à raison, parfois au délit de faciès. Mais encore une fois, vu d’Europe, difficile de lui donner tort.

 

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Avec Formation, Beyoncé est peut-être enfin en train de trouver, à l’image de Madonna avec la liberté sexuelle, le combat sociétal pour lequel elle passera à la postérité d’ici vingt ou trente ans. En espérant pour elle qu’elle aura un impact positif et que, contrairement au sexisme et au slut shaming qui continuent de faire rage, plus de vingt ans après Erotica, son combat sera un peu plus près d’avoir été remporté en 2036. En attendant, polémique en carton ou pas, susciter un tel tollé médiatique prouve bien que, opportuniste ou pas, queen ou pas, elle a mis le doigt sur quelque chose. Peut-être bien quelque chose dont le Saturday Night Live a déjà, à peine une semaine après, tenté de nous faire rire. Mais, contrairement à Madonna aussi, Beyoncé n’accompagne pas sa démarche sociétale de hits évidents, pour l’instant. Elle n’y va pas avec le même entrain, la même soif de tubes, la même apparente envie de dominer les clubs que son aînée : en somme, que tout cela est poseur, hipster, chichiteux… Que tout cela manque de hits, de rires, de la dimension fun de la pop.

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