Carol

carol cate blanchett

 

Figure de proue du cinéma gay depuis Poison en 1991, Todd Haynes a su évoluer, de film en film, vers des productions capables de mêler thèmes subversifs et académisme policé. De Velvet Goldmine à Far From Heaven en passant par I’m Not There, l’homosexualité est ainsi toujours plus ou moins présente dans sa filmographie, à travers un narrateur, une androgynie ou un questionnement plus frontal des mœurs corsetées des sociétés occidentales. Toutefois, s’il avait bossé ces dernières années pour la télévision (Enlightened, Milderd Pierce), il avait plus ou moins disparu des salles, en tant que réalisateur, depuis près de dix ans.  C’était donc un petit événement de le revoir sous cette casquette, au Festival de Cannes 2015, avec Carol, un film qui a fait une belle unanimité sur la Croisette et qu’on prédisait aux plus hautes places du palmarès. Étrangement, il dû se contenter d’un prix d’interprétation féminine pour la seule Rooney Mara, négligeant au passage Cate Blanchett, peut-être punie pour son cabotinage de femme fatale bourgeoise 50s, ou peut-être pour ne pas trop encombrer la catégorie puisqu’Emmanuelle Bercot avait également été récompensée, ex-æquo avec Mara, et qu’on sait bien que Cate Blanchett, telle une Marion Cotillard ou une Meryl Streep, est à Cannes à peu près chaque année ; on a donc encore le temps, et d’autres occasions, de la récompenser à l’avenir. Reste que, parti si tôt parmi les favoris des oscars 2016, Carol s’est logiquement fait rattraper en route par les The Big Short, The Revenant et autres Spotlight, et ne devrait au final avoir de réelles chances de figurer au palmarès que pour ses costumes (et encore, il y a du lourd en face) et Rooney Mara, assez inexplicablement reléguée second rôle, si elle s’impose face à Alicia Vikander. Une bien étrange campagne de la part de la Weinstein Company, pour l’un des mélos lesbiens les plus ambitieux et les plus mainstream de ces vingt dernières années.

 

 

carol_cate_blanchett

 

Le pitch, selon Allociné :

Dans le New York des années 1950, Therese, jeune employée d’un grand magasin de Manhattan, fait la connaissance d’une cliente distinguée, Carol, femme séduisante, prisonnière d’un mariage peu heureux. À l’étincelle de la première rencontre succède rapidement un sentiment plus profond. Les deux femmes se retrouvent bientôt prises au piège entre les conventions et leur attirance mutuelle.

 

carol sarah paulson

 

Adapté d’un roman de Patricia Highsmith, The Price of Salt, le film dépeint une Amérique engoncée dans son conservatisme et son anti-communisme au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans laquelle il vaut mieux ne pas trop faire de vagues, notamment dans les milieux bourgeois. C’est en effet Carol, le personnage qui donne son titre au film (et qui, pourtant, n’est pas plus important que celui de Therese, si ce n’est que cette dernière est davantage « narratrice » et spectatrice de l’histoire, peut-être – mais présente un arc narratif et une évolution au moins aussi intéressants), qui en dépit de sa situation plus aisée, rencontre le plus de difficultés, dans un mariage bourgeois dont elle ne parvient pas à sortir, gardée en cage hétérosexuelle sous la menace de devoir sacrifier sa maternité. Le personnage de Therese, en dépit d’un fiancé un peu insistant (Jake Lacy, vu récemment dans la série Girls), a davantage de « chance », dans son milieu social middle class d’aspirants artistes / journalistes : amis, collègues, anonymat de la métropole vont relativement la protéger, et lui permettre de mûrir et de prendre du recul sur la dramatique histoire qu’elle va vivre. Il faut aussi savoir que le personnage de Therese est directement inspiré de Patricia Highsmith elle-même, qui fut employée chez Bloomingdale’s et eût un coup de foudre pour une belle femme au foyer bourgeoise en manteau de fourrure, qu’elle ne revit jamais, et auquel le roman The Price of Salt consacre en fait un énorme « et si… ». Une partie des mésaventures (notamment juridiques) des deux héroïnes sont quant à elles inspirées de faits réellement survenus, arrivés à des amies ou amantes de la romancière.

 

carol therese belivet rooney mara

 

D’un esthétisme assez sublime, Carol pêche un peu par académisme et par manque de rythme (notamment pour la partie « exposition » avant le road trip), mais on se surprend tout de même, des mois après, à comprendre l’engouement cannois, qu’on aurait pu croire uniquement dû au charisme de Cate Blanchett, pour ce film doux et fort à la fois, où la lourdeur des carcans sociaux le dispute à la pudeur de l’époque. Cette impossibilité, pour les deux héroïnes, de faire montre de l’assurance et de la parade de drague que l’on peut connaître de nos jours dans les lieux de rencontre (et même ailleurs), amène leur passion amoureuse, par petites touches, à s’exprimer pendant près des deux tiers du film par un improbable (du moins, vu d’aujourd’hui) ballet de regards, de frôlements, de sous-entendus et de silences éloquents, qui sont autant d’élégances et de nécessités crève-coeur pour ne pas froisser la « décence », cette moralité qui se fait injonctive et autoritaire, face à une naïve bulle de bienveillance et d’amour. Peut-être pas le coup de poing ou la surprise que fût en son temps un Brokeback Mountain, Carol n’en est pas moins un film nécessaire, à l’heure où les LGBT restent bien souvent sommés de faire ce choix, qu’on n’exige plus de personne d’autre, entre épanouissement amoureux et bonheur familial.

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