Brooklyn

 

brooklyn saoirse ronan

 

Grand oublié du palmarès des derniers oscars, Brooklyn n’était malheureusement le favori d’aucune des trois catégories dans lesquelles il était nommé. Éclipsé par Spotlight dans la catégorie Meilleur film, par The Big Short dans la catégorie Meilleur scénario adapté (après les scénarios de An Education et Wild, Nick Hornby était pourtant un nom crédible, mais ce sera pour une prochaine fois)  et Brie Larson dans la catégorie Meilleure actrice, Brooklyn a bien vite été estampillé « petit film » remarqué à Sundance début 2015, mais qui n’avait plus aucune chance de faire autre chose que de la figuration une fois que, l’automne venu, les gros studios sortiraient leur artillerie lourde à l’approche des Golden Globes. Et c’est franchement dommage, car le film de John Crowley est l’un des plus jolis films de ce début d’année.

 

brooklyn ball scene

 

Le pitch, selon Allociné :
Dans les années 50, attirée par la promesse d’un avenir meilleur, la jeune Eilis Lacey quitte son Irlande natale et sa famille pour tenter sa chance de l’autre côté de l’Atlantique. À New York, sa rencontre avec un jeune homme lui fait vite oublier le mal du pays… Mais lorsque son passé vient troubler son nouveau bonheur, Eilis se retrouve écartelée entre deux pays… et entre deux hommes.

 

 

 

Bon, c’est à peu près ça : un mélo romantique qui met en parallèle une nouvelle vie pleine de promesses et une ancienne vie regrettée. Les deux hommes qui se disputent inconsciemment les faveurs de l’héroïne sont, comme le pays dont ils sont la métaphore, tous deux attirants pour différentes raisons, et la difficulté du choix est au cœur des enjeux dramatiques du film. D’ailleurs, il devient difficile de passer à côté de Domhnall Gleeson au ciné : entre Unbroken, Star Wars, Ex Machina, The Revenant et donc Brooklyn, il est de tous les bons plans à Hollywood depuis un an. A surveiller dans les prochains mois.

brooklyn saoirse emory cohen

 

Si Brooklyn résonne particulièrement ces temps-ci, c’est évidemment parce qu’il éclaire d’un jour ethnocentré, bien compréhensible par nous autres les blancs occidentaux, le parcours psychologique des migrants, loin de se résumer à « les basanés viennent voler nos emplois et violer nos femmes et nous on peut pas on n’a plus les moyens d’accueillir toute la misère du monde c’est la criiiiiiiiise ». En situant l’intrigue à une époque où la migration économique était comprise et acceptée puisque blanche perçue comme logique, le film évacue les dimensions nauséabondes des débats actuels sur les migrants, et les ramène à leur juste enjeu : survivre et trouver sa place dans ce monde. Brooklyn se déroule d’ailleurs au début des années 50, peu de temps avant qu’Ellis Island et sa fameuse douane destinée à filtrer les migrants selon leur état de santé et leur « potentiel » à nourrir le rêve américain (ici présentée en version express et à la limite de la carte postale vintage) ne ferme ses portes.

 

brooklyn dinner scene

 

 

Le personnage d’Eilis, forcément le plus équilibré et le plus facile dans lequel se projeter (au milieu d’autres personnages féminins, notamment dans la pension pour jeunes filles où elle loge, qui sont beaucoup plus caricaturaux – bitchy ou coinços – et dont elle semble être la synthèse), porte le film de bout en bout, et l’on reste chevillé à son parcours et à son visage, subtilement empreint de bonheurs et de doutes. La prestation de Saoirse Ronan est exemplaire. Sa manière de donner vie aux déracinements (géographique, familial, amical, professionnel) de son personnage est pleine de douceur et d’empathie, et le scénario de Nick Hornby, bien qu’un peu binaire (grossièrement : partie 1, le déracinement, partie 2, le ré-enracinement), la sert parfaitement, résumant avec rythme et sens les moments forts les plus symptomatiques de son parcours.

 

 

brooklyn domhnall gleeson

 

 

Mélo plein de sentiments amoureux contrariés, Brooklyn n’en demeure pas moins un film léger et positif, dont on sort, si ce n’est le cœur léger, du moins avec l’impression d’avoir accompagné un personnage dans un joli destin, conclu sur une sympathique note de bienveillance et de transmission. La présence de seconds rôles à la verve comique impeccablement dosée (les deux transfuges de Harry Potter Jim Broadbent et Julie Walters, bien sûr, mais aussi l’hilarante prestation du petit James DiGiacomo en mini-parrain italien) enrichit ainsi le film et l’empêche de patauger dans une ambiance de drama amoureux trop sirupeux.

 

brooklyn boarding house dining table

 

 

Plus profond qu’il ne pourrait paraître si on le limitait à son triangle amoureux (qui ne survient, par ailleurs, qu’à la moitié du film), Brooklyn porte une véritable réflexion sur le sens du déracinement et de l’éloignement dans un monde où, de nos jours, le lien peut se maintenir à distance, au prix d’efforts minimes au regard des progrès techniques du dernier demi-siècle en matière de communication. L’expatriation, volontaire ou subie, n’en porte pas moins sa part de mélancolie, de perte de repères, de désir de s’accrocher à ses racines ; tout en étant pleine d’espoirs et de promesses d’une vie meilleure. Mais il y a de l’ambivalence des deux côtés de l’’expatriation, ce rejet plus ou moins assumé de la mixité, de la double appartenance, forcément suspecte, forcément synonyme d’un multiculturalisme qui prendrait les « locaux » de haut, et le film se plaît à démontrer que, faute de se sentir à 100% chez soi là d’où l’on vient ou là où l’on a construit une nouvelle vie, la clé du bonheur se résume peut-être à choisir une appartenance « ferme » dans laquelle se projeter (donc renoncer à une autre), à s’y tenir et à être en paix avec. Ce qui est probablement plus facile au ciné qu’en vrai.

 

 

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