Archives de catégorie : Lecture

84, Charing Cross Road

84 charing cross road

Comme on ne se refait pas, la fainéantise me pousse en ce moment vers des livres dont je sais que je réussirai sans trop de difficultés à les lire en quelques jours : soit parce que ce sont des thrillers ou des policiers hyper commerciaux dont on voit la pub dans le métro (des trucs généralement formatés pour qu’on bouffe huit chapitres à la suite sans broncher grâce à une traduction littérairement très accessible, une histoire bien rythmée et les cliffhangers qu’il faut pour te faire sauter d’un chapitre à l’autre sans réfléchir) ; soit parce qu’ils sont courts.

Continuer la lecture de 84, Charing Cross Road

Les renoncements

Je ne lis pas beaucoup. Je le faisais davantage quand j’étais gamin, même si la télévision m’a pas mal absorbé. Mais depuis la fin de mes études, clairement, je suis un vide littéraire. Je dois ingurgiter quelque chose entre deux et cinq livres par an, à tout casser, et pas du high level ou du grand classique, tu t’en doutes. Comme si la vie active était devenue une excuse pour se rouiller intellectuellement. Non pas qu’il n’y ait que la lecture au monde pour mériter le qualificatif d’activité intellectuelle, mais bon. C’est bizarre, cette manière de compartimenter l’existence en deux. Déprimant, aussi, car si le compartiment « élève / étudiant / personne en construction » était celui qui me voyait lire à peu près régulièrement, c’est désormais un compartiment classé, rangé, archivé, terminé.

Ne me reste que le deuxième compartiment de l’existence, donc, celui de la vie de grande personne. Où, sous prétexte qu’on a un job, des soirées trop courtes, des vacances trop chargées, des cercles sociaux à maintenir et une vie affective à mener, le tout bon an mal an, on en vient à négliger ces heures improductives, consacrées à la lecture et à l’ouverture aux points de vue extérieurs, pour n’offrir nos rares heures oisives qu’à des activités qui comblent ce besoin désormais si fort de « faire le vide ». Dormir, zoner sans but sur le web, zapper les contenus plus ou moins abrutissants de la télévision (as-tu remarqué à quel point cette activité est déprimante le week-end, tant le pire, les plus inintéressant, le plus boring de la télé semble se concentrer sur les canaux de la TNT ?), faire des marathons de séries, mater du porno, vérifier compulsivement les résultats sportifs, regarder cinq fois de suite le journal de BFM TV, refaire le tour de ses profils web, dormir à nouveau. Tout plutôt que lire. Et se demander, de temps en temps, pourquoi on déprime, pourquoi on a une sensation de vide sans fond. Bah parce qu’on le cherche, le vide. On est bête parfois. Va comprendre ce qui m’est arrivé.
Et puis je me rends quand même compte que l’activité de lecture en croise désormais une autre, bien souvent : celle qui consiste à zoner sur le web. Il n’y a probablement plus que les blogueurs pour lire des blogs. Et tous les internautes pour avaler quelques miettes des kilomètres de flux d’information déversés sur nos têtes chaque seconde que l’Internet vit. Dans ce déluge de contenus, la littérature a taillé sa place. Elle est belle, elle est valorisante, cette place. Elle donne au web la sensation d’exister aussi pour diffuser de l’art. L’écriture et les autres formes d’expression supposées respectables. Ce n’est pas encore complètement rentable, le modèle économique se cherche encore, comme pour tout le reste d’ailleurs, mais c’est là. Et cela bouge. Tremblotte. Fourmille, même.
Depuis quelques jours, probablement en partie parce que le travail m’a amené à tomber dessus, je suis pensif face à l’initiative d’une dame dont, je l’avoue sans honte, je n’avais jamais entendu parler avant. Silvia Hartmann.
Son projet : The Naked Writer. Ou l’écrivain mis à nu face à son public, dévoilant la substantifique moelle de son intimité artistique : son processus d’écriture. Ses brouillons, ses ratés, ses idées naissantes qui seront peut-être effacées puis reprises dix chapitres plus tard, et presque ses intentions, dévoilées des semaines avant que le roman ne soit achevé, sur ce que seront son scénario, ses personnages, leur éthique, sa morale.

Une première mondiale : offrir à ses lecteurs la chance de voir son dernier roman tapé directement en ligne. Cela se passe sur un Google Document, ici : http://goo.gl/Bb6bF. Grosse sensation de regarder par le trou de la serrure, voire de lire par-dessus l’épaule de quelqu’un qui bosse ce qu’il y a sur son écran.
Je ne sais pas si je pourrais accepter, au quotidien, d’écrire comme ça, avec quelques centaines de personnes à travers le monde qui lisent en direct ce que je tape, qui commentent, proposent des corrections, des ajustements, des précisions. Mais c’est évidemment là tout l’intérêt de la démarche. Écrivain solitaire, artiste maudit, créateur incompris. Les clichés à mettre à mort. Alors que l’écriture a toujours été une aventure individuelle, intime pour l’auteur jusqu’au résultat final livré à la lecture, ici, l’auteur est suivi, observé (et comme pour tout, l’observation modifie inévitablement le comportement du sujet observé), conseillé pendant qu’il écrit… Son roman désormais « participatif » (et bénéficiant d’une belle publicité des mois avant sa sortie au passage) (c’est beau, d’être pionnier, le marketing adore), The Dragon Lords, dont elle a déjà entamé presque une trentaine de chapitre, sera fatalement, à la fin, très différent de ce qu’il aurait été si elle l’avait écrit seule, chez elle, hors ligne.
L’expérience ne sera peut-être pas concluante, d’un point de vue littéraire, au moment du résultat final. Ou alors le roman sera génial, va savoir. Mais je doute que ce type d’exercice soit appelé à se généraliser dans l’écriture. Ce qui est fascinant, toutefois, c’est de constater que ce genre d’expérience est désormais possible, mais surtout qu’elle était prévisible : après avoir donné accès aux coulisses de tout, aux vidéos des groupes enregistrant leur album en studio des mois avant sa sortie commerciale, aux secrets de cuisine des plus grands chefs comme des amateurs éclairés, aux conseils beauté en simili-direct depuis la salle de bain des expertes en la matière, aux répétitions foireuses de chanteuses en scène, aux états d’âme de qui voulait les montrer, aux fesses de ma voisine, comment aurait-on pu éviter indéfiniment que d’autres activités individuelles, qu’elles soient professionnelles ou non, ne songent à venir s’offrir en partage à qui les voudra ? Ecrire, cela se fait a priori seul, c’est intime, c’est le fruit de plein de choses qui n’émanent que de moi : mon humeur, mon vocabulaire, mon sujet de l’instant, mon égo, ce que j’ai envie que tu lises ou penses de moi et que je ne te montrerai pas dans le résultat final… Silvia Hartmann n’est peut-être pas un grand auteur, je n’en sais rien, mais elle a des couilles. Elle prend le risque du crowd, de l’écriture qui s’offre aux yeux de tous, des brouillons foireux lus par des curieux, du vilipendage en direct, du processus créatif qui entend (et peut-être écoute) l’avis de tous. Avec le risque, donc, de livrer une oeuvre sacrifiée aux avis et désirs du public plutôt qu’à ses seules responsabilité et exigence d’écrivain (même s’il est fort probable qu’elle ne tiendra pas compte de tous les commentaires et remarques) (quand bien même elle le voudrait, ce serait probablement impossible tant les avis de lecteurs peuvent être contradictoires, et casse-tête pour réussir à satisfaire tout le monde au final) (et d’ailleurs, qui nous assure qu’un roman qui satisfait tous ses « participants » serait nécessairement bon, d’un point de vue littéraire ?) (encore une brochette de parenthèses) (ça faisait longtemps non ?) (bon). Mais surtout en livrant, magie des internets, l’un des documentaires les plus détaillés de l’Histoire sur le processus d’écriture. En direct, à même l’oeuvre. Vertigineux.
Je ne pense pas que j’irai participer à l’écriture de The Dragon Lords, j’ai un doute sur mon appétence au sujet, et surtout je ne suis pas assez à l’aise (avec le monde de la littérature, avec la langue anglaise, avec la possible communauté de « fans » qui a déjà dû se former autour de Silvia Hartmann et ses codes) pour me sentir le droit, la légitimité et le culot d’aller parasiter le travail d’écriture de cette dame avec mes remarques potentiellement débiles. Mais pour sûr, j’irai jeter un oeil de temps en temps à l’avancée de son roman, juste pour voir comment ça avance, à quelle vitesse, avec quels changements, et comment d’un jour à l’autre des chapitres entiers peuvent s’ajouter, disparaître, s’intercaler, tout changer. Si j’ai eu un rêve de gamin, et il est fort possible que j’en aie oublié une bonne partie, cela devait bien être celui d’être écrivain. Et si dans ce genre de vocation, la vie te donne souvent tort, ou simplement d’autres voies plus faciles, plus amusantes, plus lucratives ou noblement plus tentantes, la lecture, elle se charge souvent de te ramener à tes renoncements. Même les plus digérés. Comme on renonce un peu à écrire, on finit par renoncer un peu à lire : ça prend du temps bien sûr, et ça nous rappelle qu’on a cessé un jour de croire qu’on en était capable. Et ça, mes whoopies, ça fout le spleen. Ou le seum, je ne sais plus, je ne suis plus à jour en vocabulaire baudelairien.