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En finir avec Bridget Jones

Hier soir, pour la peut-être huitième fois en dix ans, la boîte à troubadours diffusait Le Journal de Bridget Jones. Une alternative probablement jugée vivifiante pour la tranche du public mal à l’aise devant l’obligation quasi-absolue d’être à donf’ sur les exploits de Teddy Riner, Camille Muffat ou Yannick Agnel (sous peine de perdre toute opportunité de conversation avec votre entourage, et donc de mettre votre vie sociale entre parenthèse dans les prochaines semaines). C’est oublier bien vite que le film est assez mauvais (mais pas pire que le 2, certes) (diffusé dimanche prochain, d’ailleurs), gaspillant de bonnes idées et donnant, faute de rythme pertinent, l’impression faussée que l’action se déroule en trois semaines, alors qu’elle se déroule en un an. Mais aussi que, à sa manière, Bridget Jones incarne la genèse de l’un des poisons de l’humour contemporain : l’auto-dérision du trentenaire urbain. Ou comment rire de soi, parce que c’est toujours mieux que pleurer.

Ce n’est pas que j’ai quelque chose contre Bref, Florence Foresti ou Cyprien, mais force est de constater qu’ils font tous un peu la même chose, et que c’est un peu au roman d’Helen Fielding qu’on le doit : le quotidien, la loose, la banalité, l’identification facile comme mécanismes du rire pour tous, mais avant tout pour nous public urbain jeune et vaguement CSP+ (ou aspirants), désormais incapables de rire d’autre chose que de nous-mêmes. Là où les années 90 faisaient plutôt la part belle, niveau comédie, à de la moquerie gentiment assumée envers les autres (parodies, clichés sur des milieux sociaux auxquels n’appartenaient pas les interprètes), un vent de psychanalyse et de masochisme semble être passé au cours des années 2000 sur l’humour grand public qui, dans le même mouvement qui l’a fait adopter la télé-réalité et la mise en scène de « vrais gens » auxquels on peut s’identifier, a choisi de pousser le public à rire de lui-même. Peut-être pour rendre l’humour plus fin et profond que la moquerie bête et méchante qu’il peut facilement devenir, mais surtout parce que l’égo est un truc universel, si tu veux mon avis. Les Kaira de Franck Gastambide rient de leur jeunesse de loose en banlieue, Dubosc rit de son image de vieux beau un peu précieux, Foresti s’amuse de son physique ingrat qui ne chope que le chanteur de Gold, Kyan Khojandi nous fait sourire à nous montrer qu’on est tous unis par les mêmes galères, qui vont du mélange des fins de paquets de pâtes à l’impossibilité de surmonter son manque d’assurance quand on en aurait pourtant le plus besoin. On constate, on rit, on ne résout rien, mais souvent la chance le fait pour nous. Avec en vue, pour tous, l’une des deux issues à happy ending possible : s’accepter tel que l’on est, ou sortir de notre condition médiocre. Pas en changeant trop, hein, plutôt en mettant un meilleur maquillage ou en trouvant le Marc Darcy ou la Mena Suvary qui nous acceptera comme on est. Comme si cela allait se passer comme ça pour toi, dunaze.

L’humour qui te parle, depuis Bridget Jones, c’est pourtant ça. Parle-moi de moi, de mes travers, de mes qualités, de ce que je peux faire pour changer, pour être meilleur. Mais glorifie quand même mes habitudes, mes petits riens. Fais de mes maladresses des sujets de rires tendres. Renvoie-moi à moi-même. Ris de moi. Valorise ma normalité, ma médiocrité. Dédramatise. Montre-moi que celui qui vit sous les projecteurs se prend, lui aussi, des râteaux en boîte de nuit. Qu’il a des périodes de misère sexuelle, de doute dans le célibat. Qu’il a des problèmes de fric. Qu’il dit parfois des énormités en société et se paye l’affiche. Qu’il est un peu couard et menteur, comme moi, mais que ce n’est pas grave. Dis-moi que je ne dois pas complexer à propos de mon gros cul, même s’il me rend aussi comique à regarder qu’un culbuto. Dis-moi que la presse féminine a tort de mettre en scène des mannequins de seize ans qui font quarante-cinq kilos pour un mètre soixante-quatorze, même si en sortant de la salle je redeviendrai la petite ronde du bureau. Je serai probablement plus équilibrée que la jolie collègue qui s’épuise à manger vert et bio à tous les repas pour avoir droit à sa mini-place au sommet de la chaîne alimentaire de la baise. Dis-mois que je suis comme tout le monde. Oublie, en revanche, de me rappeler que si c’est rigolo de se dire qu’on traîne tous en slip devant des séries bêtifiantes le dimanche après-midi au lieu de faire le ménage, la vraie vie, elle, nous somme d’être performants, de séduire, d’être en forme, d’être propres, d’être classes, d’être heureux, de kiffer notre boulot, de prendre plaisir, de jouir de tout et de préférence mieux que le voisin. Fais-moi oublier que ma consommation et mes loisirs conditionnent non seulement mon image publique, mais aussi et surtout l’image que j’ai de moi. Fais-moi oublier que la vraie vie me perçoit comme une sous-crotte médiocre victime de sous-développement intellectuel, fais-moi oublier qu’à part en consommant du Club Med Gym, du panier de légumes bio, du week-end à Prague et des vestes The Kooples, je ne serai jamais « à niveau » ou « un mec qui se respecte » pour la plupart des gens qui fréquentent les mêmes sphères que moi. Fais-moi oublier que je suis sommé d’adorer des choses qui ne m’intéressent pas, mais que c’est le seul moyen d’intéresser les gens qui me plaisent ou m’intéressent. Fais-moi rire de moi, ça me fera oublier que c’est vraiment la loose d’être moi.

Lorsque la blogosphère, notamment féminine, a explosé, il y avait deux catégories de blogueuses, essentiellement (même si les raccourcis sont et restent des raccourcis) : en gros, d’un côté les Carrie Bradshaw qui se rêvaient prêtresses de la mode et du lifestyle, et de l’autre les Bridget Jones qui s’appliquaient à chroniquer, sous couvert d’humour, leurs complexes, leurs ruptures en règle, leurs VDM et leur volonté de montrer, à travers leurs récits d’expériences et les goûts affichés à travers leurs actes de consommation, qu’elles sont comme toi, comme nous. Qu’elles appartiennent au tout. Qu’elles aussi, elles voudraient bien être mieux payées, baiser plus, avoir plus de fringues et partir en week-end à Londres ou à New-York tous les mois même si elles ont pas trop les moyens. Et puis qu’elles ont un cerveau, aussi, un ME-SSAGE, une mission divine au-delà de valoriser le mode de vie superficiel auquel elles ont choisi, comme moi, de se livrer : on a le droit d’aimer les Louboutins et de lutter pour une société plus juste, d’être un peu schizo entre féminisme et soumission à un moule fashion. Parce que le moule fashion, il est si bien fait qu’on peut l’adapter à soi-même, et donc conserver son unicité, son éthique, son estime de soi. Certes chérie, cette robe te fera te sentir comme un boudin, mais tu peux désormais la customiser, l’accessoiriser, la biz’artiser et te tuner toi-même la gueule à base de tatouages, de maquillage rouge pétard ou noir emo : Bridget Jones t’a montré que tu avais le droit d’être inadaptée et que ça peut être valorisant quand même. Lady Gaga aussi, d’ailleurs. n’empêche qu’il n’y a toujours pas de cellulite en Une de Elle, ni de maigrichon en Une de GQ. Le modèle à suivre, ce n’est toujours pas toi, mais au moins la production comique et ton propre journal te permettent-ils de le croire un peu.

Chez les blogueurs garçons, c’est pareil. Mais la filiation avec Bridget Jones est encore moins consciente, encore moins assumée. On va pas non plus avouer qu’on a été inspirés par un roman (ou pire, seulement par le film adapté du roman) pour devenir auteur de saillies quasi-journalières sarcastiques. C’est qu’on a des couilles à mettre en avant, nous, qu’est-ce que tu crois.

Bridget Jones a fait cela pour nous tous, lorsqu’elle est passée de succès de librairie aux Royaume-Uni il y a quinze ans, à phénomène culturel planétaire (la chick lit et son business disent merci à Bridget Jones, au passage) : elle a montré qu’une héroïne pas franchement glamour, qui ne fait pas trop rêver a priori, a quand même le droit de voir ses histoires de cœur et de cul élevées au rang de modèle intéressant à suivre pour jeunes gens qui aspirent à traverser la vie sans rentrer dans un moule de perfection. We can be heroes. Elle a juste oublié de nous dire qu’il ne fallait pas forcément chercher à être comme elle ; pas plus qu’il ne faut chercher à être comme Naomi Campbell. Il faut, à chacun de nous, trouver sa voie (professionnelle, amoureuse, financière, sexuelle) sans qu’elle passe nécessairement par la minceur, ou par le succès mondain, ou par la complaisance vis-à-vis de son rythme de gentil branleur, ou par la rassurance superficielle de savoir qu’avoir de la cellulite c’est normal même si on trouve ça moche… ou par un Marc Darcy. Parfois, la vie n’offre aux gens normaux / médiocres / pas spécialement beaux (rayer la mention inutile) qu’un célibat prolongé, ou qu’une carrière ratée à force de n’avoir eu ni bol ni flair, ou qu’une vie sociale un peu plate, ou qu’un Jean-Claude Dusse. Et même si tu sais rire de ces choses, à la fin de la journée, elles sont quand même ta vraie vie, et il n’y a bien que les humoristes et les films comiques, dans ton quotidien, pour te dire que c’est pas si mal.

Ce qui est à la fois réconfortant et complètement illusoire.
(… Je déprime un peu en ce moment, ça se voit ?)