Archives par mot-clé : Psychiatrie

Mommy

 

Director Xavier Dolan, Jury Prize award winner for his film "Mommy", poses during a photocall at the closing ceremony of the 67th Cannes Film Festival in Cannes

 

Oui, Xavier Dolan est agaçant. Il a des tics d’arrogance, une omniprésence médiatique, des contradictions qui, forcément, donnent un peu envie de lui chercher des noises, de ne pas hurler au génie avec la meute médiatique qui lui a servi la soupe pendant deux semaines à Cannes en mai, puis pendant à peu près le même laps de temps à la sortie de Mommy en salles. Mais voilà, cette sollicitude des médias se justifie assez. Il est tellement rare de regarder une carrière de cinéaste qui éclot et devient une star internationale, avec cette précocité, que l’on ne peut pas vraiment le quitter des yeux. On est fascinés qu’il réussisse tout ça : l’esthétique, la grammaire cinématographique, les dialogues, les personnages, à 25 ans et depuis cinq films. Et, à chaque fois, un résultat différent, surprenant, qu’on peut aimer alors qu’on a détesté le précédent, et vice-versa. Alors oui, il y a des tics de cinéma intello, une manière un peu m’as-tu vu de faire le virtuose sur écran, des trucs auxquels on s’attend, mais comment ne pas être intéressé par l’expérience d’un nouveau film de Xavier Dolan ?

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Les hoarders sont parmi nous

And Hoarder Culture

L’un des clichés récurrents des séries télévisées américaines, ces dernières années, est la survenance, lors d’un épisode (rarement plus, le rendu étant esthétiquement « chargé » et pas franchement télégénique) d’une visite du / des héros dans un appartement dont le propriétaire est victime de syllogomanie : ce sont les fameux « hoarders », un phénomène incompréhensible pour le commun des mortels, à la visibilité médiatique disproportionnée mais probablement intéressante pour les diffuseurs. La syllogomanie, ou accumulation compulsive, c’est donc le fait d’accumuler, par dizaines, centaines, voire milliers, des objets (généralement sans les utiliser), indépendamment de leur utilité, de leur valeur (prospectus, journaux, gadgets, vaisselle, etc) ; et surtout, parfois, sans tenir compte de leur dangerosité ou de leur insalubrité (vaisselle sale, objets anciens cumulant les poussières et moisissures, etc.). Signe des temps – ou de l’influence des deux vieilles de C’est du propre – cette affection est inscrite depuis cette année au DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders – le Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux), édité par l’Association Américaine de Psychiatrie. Ce qui me pose la question de comment la littérature, la télévision ou le cinéma ont identifié et reproduit avec tant de récurrence ce cliché qui, pourrait-on croire, ne recouvre que quelques cas extrêmes et faits divers à la portée sociale limitée, et qui est pourtant devenu, par sa fréquence et ses symptômes identifiés vraisemblablement sur plusieurs cas, une pathologie médicalement reconnue.

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Steven Soderbergh et les petites pilules blanches

side effects

Quel rythme ! Steven Soderbergh, depuis deux ans dans nos salles de cinéma, c’est : Contagion, Piégée (Haywire), Magic Mike, et donc le dernier en date, Effets secondaires (Side effects). Une capacité à jongler avec les genres et avec les stars, qui en fait, depuis un quart de siècle maintenant, l’un des réalisateurs les plus atypiques de notre époque. Parce que, l’air de rien, passer de Sexe, Mensonge et Vidéo à Ocean’s Eleven, de Traffic à Erin Brokovich, de Hors d’Atteinte à Solaris, ou encore de Che à The Informant!, c’est une gymnastique artistique dont peu de réalisateurs peuvent se prévaloir. A fortiori en n’ayant jamais réalisé aucune véritable daube (au pire, un ou deux films assez ratés ou oubliables, mais jamais une sombre bouse réalisée au mépris du spectateur). Et toujours avec ce respect et cette éthique envers son art, brièvement exprimée lorsqu’il reçut son unique oscar en 2001.

Effets secondaires, « petit film » ne bénéficiant pas de la couverture média dont sont affublés certains films de Soderbergh, ou même de réalisateurs moins adulés, en raison de leur casting bankable et de la confiance que leur font leur distributeur (teasers diffusés à la pelle dans toutes les salles de France pendant des semaines, tournée promo des talk-shows, campagne d’affichage agressive…), a pourtant un casting loin d’être dégueu’, témoignant notamment de la tendance, récurrente chez Soderbergh, à souvent revenir vers ses acteurs fétiches : Jude Law, Channing Tatum, Catherine Zeta-Jones, Rooney Mara, Vinessa Shaw…

side effects jude law

L’intrigue : Emily Taylor, une jeune femme dépressive, retrouve son mari Martin, qui vient de passer cinq ans en prison pour délit d’initié, et tente de reprendre à ses côtés une vie normale. Mais apparemment très marquée par les difficultés traversées en son absence, elle développe des pulsions suicidaires. Un psychiatre, Jon Banks, commence à la suivre et à lui prescrire des antidépresseurs, dont les effets secondaires ne tardent pas à se faire sentir…

Le film est à l’évidence, au fur et à mesure que l’on avance dans l’intrigue, un guilty pleasure joliment assumé par Soderbergh. Alors que l’on croit partir dans un drame, on se rend vite compte qu’on baigne en pleine réflexion sur l’éthique médicale, avant de prendre une direction lorgnant beaucoup plus du côté du thriller sulfureux tordu… On regrette presque de ne pas finir en plein thriller érotique kitsch façon filmo de Kim Bassinger ou Sharon Stone au début des 90’s.

Soderbergh est, une fois encore, très doué dans l’art de nous tenir en haleine et de nous surprendre, quand bien même son intrigue finit par virer au grand guignol jouissif mais truffé d’incohérences et de coups bas dignes d’un épisode de Revenge. Side Effects n’en est pas moins un très honnête divertissement, qui m’aura permis de re-tester ma paranoïa et de découvrir, enfin, le fameux phénomène Rooney Mara (puisque je suis malencontreusement passé à côté de Millenium au cinéma l’année dernière). L’actrice bénéficie incontestablement du rôle le plus intéressant de la distribution, qui oscille en permanence entre le petit oiseau fragile tombé du nid et la nymphette ambigüe. Face à elle, Jude Law incarne plutôt un protagoniste pivot (l’essentiel du film se déroulant de son point de vue), servant à la fois de personnage principal, de narrateur et de spectateur (un peu à la manière d’Emma Stone dans The Help : c’était l’actrice principale sur le papier, mais en vrai le film n’était pas vraiment centré sur elle), qu’un héros. Channing Tatum, dont la présence physique semble fasciner Soderbergh (après Haywire et Magic Mike, c’est le troisième film de suite sur lequel les deux hommes collaborent), ne sert un peu à rien, et on finit presque par se demander comment ce gars a réussi à avoir autant de succès. Cela fait, en revanche, plaisir de revoir Catherine Zeta-Jones dans un rôle important au ciné, après quelques années de théâtre et de dépression. Le film est au final une solide série B bien troussée, qui fait bien plaisir pendant et à la sortie de la salle, mais dont on a oublié l’essentiel deux semaines après. Reste que, avec son respect intact pour son art comme pour son public, Steven Soderbergh risque de nous manquer lorsqu’il prendra, comme annoncé, sa retraite de réalisateur.

Son dernier film, Behind the Candelabra, qui sera en compétition à Cannes en mai (quel rythme, décidément, bordel !), sera probablement un testament pour ses admirateurs, 24 ans après que son premier film, Sexe, Mensonge et Vidéo, y ait obtenu la Palme d’or et l’ait condamné, à seulement 26 ans, à une suite de carrière irréprochable. Attendons de voir, par exemple, si Jennifer Lawrence digérera aussi bien son oscar de la meilleure actrice une fois qu’elle aura écumé la saga Battle Royale The Hunger Games…

A noter, tout de même, que Behind the Candelabra parle du pianiste américain gay et kitsch Liberace, mort du sida en 1987, et que c’est, à la base, une commande de HBO. Une œuvre qui résume bien la manière dont Soderbergh aura su, toujours avec le sérieux d’un artisan et le plaisir d’un gamin, aborder avec classe et sans se préoccuper de leur « respectabilité » ou de leur éligibilité à glaner des oscars (n’est-ce pas, Clint Eastwood, Ron Howard, Tom Hooper, etc.), les projets les plus éclectiques et les plus invraisemblables. On l’attend, une dernière fois, au tournant. Mais il me manque d’avance…