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Steven Soderbergh et les petites pilules blanches

side effects

Quel rythme ! Steven Soderbergh, depuis deux ans dans nos salles de cinéma, c’est : Contagion, Piégée (Haywire), Magic Mike, et donc le dernier en date, Effets secondaires (Side effects). Une capacité à jongler avec les genres et avec les stars, qui en fait, depuis un quart de siècle maintenant, l’un des réalisateurs les plus atypiques de notre époque. Parce que, l’air de rien, passer de Sexe, Mensonge et Vidéo à Ocean’s Eleven, de Traffic à Erin Brokovich, de Hors d’Atteinte à Solaris, ou encore de Che à The Informant!, c’est une gymnastique artistique dont peu de réalisateurs peuvent se prévaloir. A fortiori en n’ayant jamais réalisé aucune véritable daube (au pire, un ou deux films assez ratés ou oubliables, mais jamais une sombre bouse réalisée au mépris du spectateur). Et toujours avec ce respect et cette éthique envers son art, brièvement exprimée lorsqu’il reçut son unique oscar en 2001.

Effets secondaires, « petit film » ne bénéficiant pas de la couverture média dont sont affublés certains films de Soderbergh, ou même de réalisateurs moins adulés, en raison de leur casting bankable et de la confiance que leur font leur distributeur (teasers diffusés à la pelle dans toutes les salles de France pendant des semaines, tournée promo des talk-shows, campagne d’affichage agressive…), a pourtant un casting loin d’être dégueu’, témoignant notamment de la tendance, récurrente chez Soderbergh, à souvent revenir vers ses acteurs fétiches : Jude Law, Channing Tatum, Catherine Zeta-Jones, Rooney Mara, Vinessa Shaw…

side effects jude law

L’intrigue : Emily Taylor, une jeune femme dépressive, retrouve son mari Martin, qui vient de passer cinq ans en prison pour délit d’initié, et tente de reprendre à ses côtés une vie normale. Mais apparemment très marquée par les difficultés traversées en son absence, elle développe des pulsions suicidaires. Un psychiatre, Jon Banks, commence à la suivre et à lui prescrire des antidépresseurs, dont les effets secondaires ne tardent pas à se faire sentir…

Le film est à l’évidence, au fur et à mesure que l’on avance dans l’intrigue, un guilty pleasure joliment assumé par Soderbergh. Alors que l’on croit partir dans un drame, on se rend vite compte qu’on baigne en pleine réflexion sur l’éthique médicale, avant de prendre une direction lorgnant beaucoup plus du côté du thriller sulfureux tordu… On regrette presque de ne pas finir en plein thriller érotique kitsch façon filmo de Kim Bassinger ou Sharon Stone au début des 90’s.

Soderbergh est, une fois encore, très doué dans l’art de nous tenir en haleine et de nous surprendre, quand bien même son intrigue finit par virer au grand guignol jouissif mais truffé d’incohérences et de coups bas dignes d’un épisode de Revenge. Side Effects n’en est pas moins un très honnête divertissement, qui m’aura permis de re-tester ma paranoïa et de découvrir, enfin, le fameux phénomène Rooney Mara (puisque je suis malencontreusement passé à côté de Millenium au cinéma l’année dernière). L’actrice bénéficie incontestablement du rôle le plus intéressant de la distribution, qui oscille en permanence entre le petit oiseau fragile tombé du nid et la nymphette ambigüe. Face à elle, Jude Law incarne plutôt un protagoniste pivot (l’essentiel du film se déroulant de son point de vue), servant à la fois de personnage principal, de narrateur et de spectateur (un peu à la manière d’Emma Stone dans The Help : c’était l’actrice principale sur le papier, mais en vrai le film n’était pas vraiment centré sur elle), qu’un héros. Channing Tatum, dont la présence physique semble fasciner Soderbergh (après Haywire et Magic Mike, c’est le troisième film de suite sur lequel les deux hommes collaborent), ne sert un peu à rien, et on finit presque par se demander comment ce gars a réussi à avoir autant de succès. Cela fait, en revanche, plaisir de revoir Catherine Zeta-Jones dans un rôle important au ciné, après quelques années de théâtre et de dépression. Le film est au final une solide série B bien troussée, qui fait bien plaisir pendant et à la sortie de la salle, mais dont on a oublié l’essentiel deux semaines après. Reste que, avec son respect intact pour son art comme pour son public, Steven Soderbergh risque de nous manquer lorsqu’il prendra, comme annoncé, sa retraite de réalisateur.

Son dernier film, Behind the Candelabra, qui sera en compétition à Cannes en mai (quel rythme, décidément, bordel !), sera probablement un testament pour ses admirateurs, 24 ans après que son premier film, Sexe, Mensonge et Vidéo, y ait obtenu la Palme d’or et l’ait condamné, à seulement 26 ans, à une suite de carrière irréprochable. Attendons de voir, par exemple, si Jennifer Lawrence digérera aussi bien son oscar de la meilleure actrice une fois qu’elle aura écumé la saga Battle Royale The Hunger Games…

A noter, tout de même, que Behind the Candelabra parle du pianiste américain gay et kitsch Liberace, mort du sida en 1987, et que c’est, à la base, une commande de HBO. Une œuvre qui résume bien la manière dont Soderbergh aura su, toujours avec le sérieux d’un artisan et le plaisir d’un gamin, aborder avec classe et sans se préoccuper de leur « respectabilité » ou de leur éligibilité à glaner des oscars (n’est-ce pas, Clint Eastwood, Ron Howard, Tom Hooper, etc.), les projets les plus éclectiques et les plus invraisemblables. On l’attend, une dernière fois, au tournant. Mais il me manque d’avance…

Magic Mike, Soderbergh et les hommes en string

Alors que je tanne l’Homme depuis des semaines pour aller voir Laurence Anyways, L’âge de glace 4, The Dark Knight Rises ou Friends with kids, c’est dès le jour de sa sortie en salle qu’il a souhaité aller voir Magic Mike, un film avec des mecs bonnasses qui se déshabillent en dansant comme dans Sexy Dance. On notera qu’il a son propre sens des priorités. Mais bon, comme c’est un film de Steven Soderbergh et que j’étais curieux de voir si c’était bien la daube que cela semblait être, j’y suis allé quand même. En dépit de ma détestation visuelle d’Alex Pettyfer, qui me rappelle vaguement Nicolas Duvauchelle en beaucoup beaucoup plus arrogant et que j’ai envie de gifler dès que je vois sa tête (je ne saurais expliquer pourquoi).

Et donc ? Bon bah c’est forcément un assez mauvais film, ne serait-ce que parce que c’est un film appartenant à un « genre » rebattu, en l’occurrence un récit initiatique comme le cinéma dramatique en offre parfois, généralement avec peu de bonheur vu que l’histoire est presque toujours la même : ce sont les Coyote Girls, Showgirls, Burlesque… Ou cette fable un peu attendue du jeune premier / de la jeune première qui va débarquer de sa campagne bouseuse pleine de fraîcheur et d’innocence pour réussir sa laïfe dans le showbizz (puisque, c’est bien connu, être une star est le seul rêve qu’on puisse avoir dans l’existence) en tentant l’audacieux passage par la case « spectacle un peu sulfureux fleurant bon le cul, l’argent facile et les paillettes », et qui trouvera bien évidemment le bonheur et l’équilibre à la fin, non sans être passé(e) par une phase un peu plus « borderline » (guillemets sarcastiques pour dire drogue, perte du contact avec la vie réelle, dispute avec la meilleure copine, voire viol ou crime quelconque)…
Magic Mike part un peu de ce pitch là, en s’intéressant à l’entrée du jeune Adam (Alex Pettyfer, à baffer comme d’habitude) dans le milieu du strip-tease masculin, dans lequel il tombe évidemment « par hasard ». Et les clichés habituels y passent : malaise du gamin au début, hésitation devant ses premiers costumes de teupu, (légère) difficulté à assumer vis-à-vis de la famille, prise en main de ce nouveau boulot, succès, argent facile, bonheur factice, requins et ripoux du milieu, drogue et alcool, rivalités… Bref, rien d’original dans le scénario, au global.
Mais on est chez Soderbergh, et Steven Soderbergh est fondamentalement incapable de réaliser un film complètement mauvais. Comme le disait C’est la gêne il y a trois ans (la vache, trois ans !) : « Parce qu’il a une caméra logée dans l’oeil. Parce que, qu’il s’attaque à un film de studio ou un projet expérimental, il le fait avec la même rigueur, la même intégrité et la même passion. Parce que quel que soit le genre qu’il aborde (et il en aborde beaucoup) son cinéma ne ressemble à aucun autre. »
Et c’est toujours vrai ici : qu’on repense à Traffic, à Hors d’atteinte (Out of sight), à Ocean’s Eleven, à Erin Brokovich, à Full Frontal, à Contagion, à The Informant ou au tout récent Piégée (Haywire), il y a bien une signature visuelle des films de Steven Soderbergh. Ce grain d’image. Ces lumières. Cette manière, même, de filmer la lumière du jour. Ces conversations quotidiennes des personnages autour de la table de la cuisine, d’un verre en terrasse, d’un lit. Ces idées de plans pour filmer une scène, auxquelles un autre réalisateur n’aurait pas pensées.
Mais au-delà de ça, il y a dans Magic Mike un parti-pris narratif, différent des autres poncifs du genre : l’entrée dans le milieu d’un jeune premier qui va kiffer et se brûler les ailes à la lumière de sa connerie n’est ici qu’un prétexte pour entrer dans le film. Car le vrai sujet, comme l’indique le titre, n’est pas Adam, mais bien Mike, le strip-teaser trentenaire, sur le déclin, qui se trouve officieusement en fin de carrière mais qui attend quand même le bon moment pour raccrocher les gants le string. Ce qui est quand même plus intéressant que l’habituel numéro d’initiation d’une jeune première naïve qui découvre que le showbizz est un milieu de requins…
On découvre donc un peu le « milieu » du strip-tease et les occupants de la boîte « miteuse » de Tampa où officient Mike et ses collègues à travers les yeux d’Adam. On a évidemment droit aux quelques numéros et coups de reins des bellâtres, pour lesquels (ne nous leurrons pas) l’essentiel du public a payé son billet. Mais il y a un peu plus. Sur fond d’intrigue superficielle, Steven Soderbergh donne à voir les questionnements et névroses de ses personnages, notamment Matthew McConaughey (42 ans et des pectoraux d’acier… la coke, ça marche) en Madame Claude du micheton en string, un peu perché et pervers (on en parle déjà pour l’oscar du meilleur second rôle l’année prochaine), et bien sûr Channing Tatum, qui ne livre pas une prestation particulièrement époustouflante (on est loin d’un rôle de composition…) mais sait traduire l’état d’esprit paumé de son personnage, ses tics, ses complexes, ses difficultés à exprimer ce qu’il veut, sa vie affective qu’il croit maîtriser, son découragement progressif… Zappons le cas de la malheureuse Cody Horn, intronisée « nouvelle Tori Spelling » pour son rôle où elle rit bizarrement.
Si je m’attendais à trouver le film assez nul, je dois donc dire qu’il mérite quand même d’être vu, parce que Soderbergh, comme à son habitude, et malgré les contraintes d’un film de genre, a respecté son sujet, son matériau, et a su diriger ses acteurs dans une partition finalement assez qualitative. Je regrette quand même que le film donne une image un peu trop légère du strip-tease, que je me permets d’imaginer (masculin ou féminin d’ailleurs) un peu moins glamour, sensuel et léger dans les établissements un peu miteux, que ce soit sur scène ou en coulisse, que ce qu’on voit dans le film. Magic Mike a quand même un petit goût de rêve et de gloire à Las Vegas, ce qui correspond probablement assez peu aux propositions de jobs d’effeuillage qu’on trouve sur Craigslist…
Mais bon, on voit les fesses de Channing Tatum au bout de genre trente secondes de film, donc on lui pardonne.