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Les amours imaginaires, de Xavier Dolan

Bon, ça va, maintenant (ça va, Senna, hein, ça va), c’est fini la rentrée des classes, des facs et des boîtes ? Vous êtes revenus de vos wacances ?

Chouette, mes goudas, chouette.
On va en profiter pour reparler ciné, tu veux bien ?
Donc, mercredi dernier, j’étais à nouveau au cinéma. C’est que j’y passe ma vie, moi. Ce que je suis allé voir, cette fois-ci, c’est donc Les Amours Imaginaires, de Xavier Dolan. Un film qu’il est bien, et je m’en vais te conter pourquoi dans les lignes qui suivent.
Il y a un peu plus d’un an, le très commenté et très récompensé J’ai tué ma mère (la pauvre femme) avait fait pas mal de bruit, au moment de sa projection cannoise et à sa sortie. Mais je ne le vis point. C’est que j’avais un peu peur, vu le sujet, de vivre une expérience culturo-freudienne un rien traumatisante, tu vois. Ma génitrice et moi, on a un peu un background de téléfilm dramatique allemand de l’après-midi sur la six, quand on s’y met.
Donc je ne savais pas grand’chose sur le sieur Dolan, si ce n’est qu’il était drôlement jeune pour un réalisateur capable de porter un film sur ses frêles épaules et de le promouvoir partout dans le monde à grands coups de festivals (après vérification, il est né en 1989, donc il est toujours jeune) (et son compteur est désormais à deux films) (je le déteste), et aussi qu’il n’était pas très hétérosessouel, vu tout le fatras que la presse et le ouèbe gay faisaient autour de ce film. C’est probablement pour ça que je me suis retrouvé sur le listing de la projection, d’ailleurs : je ne vois pas d’autre explication.
Bon, et le film, bordel ???
Oui, voila, voila, ok ! Pas la peine de s’épiler les orteils pour des broutilles d’introductions de 50 lignes, morbleu !

Les Amours Imaginaires constituent un film assez étrange, a priori d’un genre « intello » et « d’auteur » avec tout ce que cela peut sous-entendre de rebutant : tout le monde cause de sentiments, d’interactions personnelles et de doutes sur un ton littéraire stylisé voire ampoulé, tout le monde semble se prendre dramatiquement au sérieux, tout le monde s’ennuie poliment quand il y a quelques longueurs…

Mais j’ai quand même aimé, le film étant sauvé par quelques instants de grâce et par, il faut bien l’avouer, le côté bluffant qu’il y a à se dire que Xavier Dolan est un gamin de 21 printemps, et qu’il filme déjà avec un talent de grand cinéaste. C’est assez flippant quand on y pense, d’ailleurs.
L’intrigue, assez sommaire, met en scène Marie (Monia Chokri) et Francis (Xavier Dolan), deux amis de longue date qui s’éprennent du même garçon, Nicolas (Niels Schneider), un nouveau venu dans leur ville. Le film met en scène, à travers mille détails subtils (et c’est bien à l’énoncé de ces mots, « mille détails subtils », que tu pourrais traduire par « WARNING : chiant »), les différentes étapes de ce que va être leur relation avec ce garçon. Des étapes assez classiques du schéma amoureux, mais qui vont virer au duel psychologique entre les deux amis. Le troisième larron restant au centre pour compter les points, visiblement totalement inconscient des désirs qu’il suscite et de la lutte qu’il attise à grands renforts de sourires complices et de distance policée. Le jeu du chaud et du froid, en somme, un truc qui marche à merveille d’après mes souvenirs.
Perso, je dirais que ce film met en scène un gigantesque pintading, en bonne et due forme. Ou comment une espèce de sosie blond de Louis Garrel (ou sosie de Jean Sarkozy, pour faire plus court) (mais je dis Louis Garrel parce qu’il y a un clin d’œil en ce sens) fait tourner la tête de deux personnes et les regarde compromettre leur amitié, en faisant mine de ne rien comprendre. Evidemment, tout cela ne se termine pas comme prévu, et évidemment, je vais te laisser découvrir la fin, pour peu que tu aies envie d’y aller (car je ne sais pas si je te l’ai très bien vendu, mon film d’auteur, là).
Je vais t’énumérer 10 raisons d’y aller, quand même, histoire de t’encourager un peu :
1 – Bon, ça ne se voyait pas forcément dans les interviews et les photos de lui qu’on voyait un peu partout à l’époque de J’ai tué ma mère, mais Xavier Dolan est très mignon. Ou plutôt très cute. Disons qu’il sait se filmer et se mettre en scène de manière plutôt valorisante, si on aime les minets pas trop mal foutus.
2 – Monia Chokri est une révélation : à la fois très froide, blasée de tout avant même d’être catherinette, elle est aussi romantique, triste et pleine de failles, que l’intrigue se charge de mettre à jour. Certains plans, au ralenti, montre le fabuleux travail d’expressions faciales qu’elle a fourni. Pas vraiment un canon de beauté typique, elle réussit pourtant à se sublimer par son jeu et son attitude naturelle, qu’il faut bien appeler du sex-appeal. C’est une héroïne de roman photo qui aurait rencontré Christophe Honoré et Chantal Goya. (Des fois je me relis et je me dis « n’importe quoi »…)
3 – Les séquences « documentaires ». Le film est entrecoupé de séquences de type « témoignage face caméra », qu’on pourrait voir dans Confessions Intimes (ou, dans un registre moins « morue décérébrée fossilisée devant sa télé », dans Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe, sans jamais oser le demander). Elles mettent en scène de jeunes québecois qui parlent d’amour et de sexe, avec force anecdotes croustillantes, accent du coin et jargon typique. La nénette à lunettes, notamment, est hilarante. L’hommage à Woody Allen est amusant.
4 – Les costumes. Même si tu n’aimes pas le côté intello du film, tu assisteras au moins à un sympathique défilé vintage. Le film peut aussi se voir comme un tableau qui bouge : très contemplatif, poétique et porteur d’une certaine signature visuelle, il donne à réfléchir, aux détails comme à la vu globale. Et donc, parmi les détails, il y a les sapes. On sent bien que Xavier Dolan, qui a aussi pris en charge cet aspect-là de son film (il fait tout, ce garçon) (Xavier, épouse-moi), s’est fait plaisir à composer les tenues soignées de Francis et le look poli de Marie. Le résultat est d’une réelle beauté plastique, qui saute aux yeux pendant la majeure partie du film. Pas besoin de s’appeler Carrie Bradshaw et de faire du name-dropping de créateurs toutes les dix secondes pour réussir une ambiance facheune, moi je dis.
5 – Les dialogues. Il y a de la réplique frustrée et névrosée, de la langue de p*te, des confessions gênées et des assertions définitives sur l’amour. Je ne pouvais qu’aimer ça.
6 – La manière de filmer les corps. Il y a dans ce film une manière d’érotiser des séquences très pudiques, et au contraire de donner beaucoup de pudeur à la nudité. C’est assez troublant, et en même temps très confortable à regarder. 

7 – Les regards de biatches à la Bette Davis vs. Joan Crawford. Le duel qui se met en place entre Marie et Francis donne lieu à quelques échanges tout en sourires mielleux, en bises crispées et en « ma chérie » benoîts. Les deux acteurs s’en sont donnés à coeur joie, apparemment, dans ce jeu de l’aspect « imaginaire » des amours. Ils naviguent joyeusement dans le brouillard un peu grotesque de leurs fantasmes, leurs mensonges et leurs apparences polies… et cela fait plutôt plaisir à regarder.
8 – La musique (oui la musiqueuh, je le sais, sera la clé, de l’amour de l’amitié) : bon, certes, il y a du Indochine, du  The Knife, et cette espèce de perle queer/kitsch (deux notions qu’il n’est pas bien nécessaire de distinguer, de toute manière) répétée à l’envi, mais du coup, tu es bien obligé de te laisser hypnotiser.
9 – Les situations de pintading : tu te reconnaîtras forcément dans au moins l’une d’entre elles. Que ce soit le cadeau hors de prix que tu as fait à un anniversaire pour montrer que tu tenais à ton pintadeau (qui, lui, t’offrit par la suite un vieux bic mâchouillé), le flirt plus ou moins poussé de soirée arrosée qui ne débouche sur rien, la sur-interprétation du moindre petit signe d’intérêt du pintadeau ou la petite merdouille offerte pour montrer qu’on a bien écouté quels étaient ses goûts dans la laïfe, on est servis en anecdotes spéciales pintades.
10 – La sensation bizarre, et pas si courante, d’avoir vu un film drôle alors que c’est un film triste. Ou alors, c’est que c’est au moins les deux à la fois… Ou alors ce n’est peut-être qu’un film chiant, on ne sait plus. Va savoir. Voila que je me lance dans le doutage, moi aussi…
Bref, j’ai pour ma part passé un bon moment, mais je peux parfaitement comprendre qu’on trouve ce film nul, avec son maniérisme, son esthétique pop-art volontairement coolisante, son action lente et ses tensions surexploitées. Cependant, il est évident qu’on assiste à l’éclosion d’un cinéaste qui, lorsqu’il aura trouvé toutes ses marques et les bons sujets à développer, proposera de très belles oeuvres.
M’enfin bon, tu fais ce que tu veux, hein !