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Twice Upon A Time

Hier soir, j’étais invité chez M6. Oui, encore. Cela doit faire, disons, la vingtième fois. Ils m’aiment, je ne vois que ça. J’ai tenté de taper la bise à la réceptionniste pour faire genre « on est intimes à force », mais je me suis fait refouler. J’ai aussi essayé d’aller discrètement m’asseoir à un bureau dans un open space en espérant me fondre dans le décor et, sur un malentendu, voler le poste d’assistant de Cristina Cordula. Mais ça non plus, ça n’a pas marché. Avoir de nobles ambitions professionnelles ne mène plus à rien, en ces temps de crise. C’est moche. Cette fois-ci, si j’avais été aimablement convié dans les spacieux locaux de Neuilly-sur-Seine, c’était pour « découvrir » la série Once Upon A Time. Je mets des guillemets parce que si tu suis bien (et je suis sûr que tu le fais, car dans le cas contraire je me verrai dans l’obligation de venir chez toi pour t’arracher les ongles à la pince à épiler) (j’ai ton adresse IP, biatch, je sais où t’habites) (c’est la fin de semaine, je suis très fatigué), j’avais déjà parlé de cette série ici il y a quelques mois.

Mon avis sur la série n’a guère changé après avoir visionné de nouveau le pilote : c’est sympa, avec un concept à la Lost où passé et présent se répondent (flashbacks à la pelle) et où les contes de fées sont revisités de manière originale et pas conne. Lana Parrilla reste une méchante très iconoclaste avec son regard et son sourire carnassiers, mais aussi ses tenues et brushings chelou du monde enchanté, tandis que Ginnifer Goodwin et Jennifer Morrison, en tandem mère-fille qui s’ignore (les deux comédiennes n’ont qu’une différence d’âge de quelques mois), n’auraient pu être mieux choisies par les créateurs de la série. Pour le reste, le pilote, comme la majeure partie de la saison 1 d’ailleurs, est un peu sage. La diffusion sur M6, qui commence demain samedi 1er décembre à 20h50, est donc l’occasion pour le public français qui s’intéresse aux séries US sans les regarder au rythme des diffusions américaines (toi, ta tante, ta maman… mais hélas pas moi) de découvrir cette première saison. Si j’ai un conseil à te donner : accroche-toi quelques épisodes. Once Upon A Time a mis un certain temps, l’année dernière, à s’imposer comme top priorité sur ma série-liste (je l’avais déjà dit), comme disait l’autre. Mais elle est assez addictive, plutôt cohérente (merci la magie, qui élucide n’importe quelle incongruité) et surtout beaucoup plus intéressante à partir du dernier tiers de la saison 1 / début de la saison 2, où les enjeux et les alliances changent progressivement, révélant des personnages beaucoup moins manichéens qu’on ne l’avait cru au début…
J’ai été un peu déçu par la VF (comme dans la majorité des cas lorsque j’ai connu la série en VO avant de découvrir sa VF) : rien n’arrivera jamais à la cheville de l’impeccable VF de Desperate Housewives, si tu veux mon avis, mais bon, ce n’est pas non plus une catastrophe nucléaire du niveau de la VF de How I Met Your Mother. De toute façon, M6 proposera la série en VM (enfin, sur les réseaux adaptés, je suppose), alors tu choisiras. Oui oui, j’ai décrété que tu allais évidemment regarder M6 samedi soir, sur mes conseils, parce que, hein, que ferais-tu de plus intéressant de toute façon ? Sortir en teu-boî ? Bitch please, c’est plus de ton âge. Regarder la finale de Danse avec des gens qui sont passés à la télé les stars ? Mais on s’en fout, on sait tous que c’est Amel Bent qui va gagner maintenant que le public a tué le suspense en montrant sa haine incommensurable pour Lorie. Nan, c’est bien, tu es à la ramasse niveau séries US, essaye au moins de te mettre à la page des séries d’ABC, c’est un peu la base pour survivre à une conversation en soirée avec des gens de moins de 60 piges.
Je continue, personnellement, à déplorer la lenteur avec laquelle les séries US arrivent en France sur nos chaînes hertziennes / TNT, même si j’ai bien conscience des délais nécessaires, pour s’assurer que la série n’est pas un four monumental annulé aux USA au bout de trois épisodes, pour négocier et acheter les droits de diffusion, et pour assurer le doublage. Je continue de penser que vu les usages actuels de consommation de ces séries par leurs publics cibles (= en France, du djeunz de moins de 35 ans qui n’a pas envie d’attendre un an pour se gondoler devant le génie de Game of Thrones, et qui va même souvent jusqu’à télécharger illégalement lire les bouquins dont c’est adapté et les forums de fans anglo-saxons en ligne pour patienter), les diffuser un an après leur diffusion US dans une VF douteuse leur fait immanquablement rater leur public. Au profit de la « ménagère » qui ne télécharge pas sur Pirate Bay comme une truie et qui est bien contente de découvrir le final de Desperate Housewives même six mois après moi, certes, mais pourquoi séries-addict et ménagères de Morlaix ne seraient-ils pas cumulables ? L’idée que je soutiendrais volontiers serait celle-ci : nos chaînes françaises passent un deal avec les chaînes US sur les nouveautés séries, pour les diffuser une semaine après leur diffusion US en VO sous-titrée (une semaine pour pondre des sous-titres, c’est raisonnable, y’a des amateurs qui le font très correctement en 24 heures), à un horaire pas trop stratégique (genre vendredi soir entre minuit et deux heures du mat’, à la place de la vingt-sixième rediff’ de Sex and The City et de Earl dont personne n’a rien à battre) pour un public de jeunes branleurs noctambules comme moi, ET diffuser ces mêmes épisodes en VF et en prime-time pour Madame Michu disons… six mois plus tard ? Je sais, c’est irréaliste, ça coûte de l’argent, et négocier avec des chaînes US sur des délais pareil doit s’apparenter à une mission impossible.Et puis bon, ce n’est « que de la télé », quoi.
Mais franchement, s’adresser à des blogueurs passionnés de séries pour leur faire découvrir le pilote de Once Upon A Time en novembre 2012, c’est cruellement nier la manière dont ces séries sont, justement, consommées par ces blogueurs.
La valeur ajoutée de notre présence à cette « avant-première », pour justement pallier cet état de fait et enrichir notre expérience de téléspectateur, c’était de taper dans le buffet dînatoire découvrir le dispositif com/web autour du lancement de la série, par M6 : distribution de pommes empoisonnées à la sortie du métro (merci M6, de désencombrer les couloirs et les rames de la RATP) (j’aurais préféré, perso, recevoir l’épée de Charming, hein, parce que j’ose pas trop bouffer la pomme qu’on ma donné hier, du coup), et page Facebook dédiée avec appli pour te faire découvrir quel personnage de conte de fées, toi malheureuse créature amnésique prisonnière de Paris Storybrooke, tu es.

Alors j’ai joué.

Forcément…

« En Famille », sur M6, va prendre cher

Mes escalopes milanaises, on m’a encore invité chez M6. Et moi, bah à moins d’avoir déjà un truc de prévu, je refuse rarement une invitation. C’est peut-être un défaut de blogueur non influent, va savoir. Toujours est-il que, malgré les gentillesses que je leur ai jusqu’à présent pondues lorsqu’ils m’ont invités, les gens de chez M6 ne sont pas rancuniers. Ou alors ils rient jaune en lisant ce que j’écris, mais ça leur plaît quand même. Je ne sais pas trop. En tout cas j’ai encore été invité. Je me flatte de croire que c’est parce que je rédige des articles qui reflètent vraiment mon avis, plutôt que de recracher mot pour mot le communiqué de presse. Mais peut-être que c’est simplement parce qu’ils ne lisent pas mes articles, en fait. Alors accrochez-vous à vos slips, les gars, aujourd’hui je vais vous causer de votre nouvelle série, En Famille, qui commence ce soir…

Pour clarifier ma position, déjà, sache que je ne suis pas très client des formats semi-courts, dits shortcom, à la Scènes de ménage ou Un gars, une fille. J’aime bien les saynètes rigolotes, mais quand c’est élevé au rang de concept et poussé jusqu’au point du défilé de scènes comiques qui ne forment pas vraiment une histoire, ça me lasse assez vite. J’aime bien les personnages mis dans des situations marrantes (quiproquos, vannes cinglantes, démonstrations de mauvaise foi), mais pas quand ces situations ponctuelles sont, en permanence, une fin en soi : ce format de comédie, surtout pour une série, empêche les personnages d’évoluer, les enfermant dans des scènes de trois minutes maximum qui inhibent toute intrigue et toute profondeur psychologique. Pas le genre de série dans laquelle j’ai envie d’investir du temps en devenant fidèle. Pour prendre l’exemple de Scènes de ménage, cela fait maintenant un moment que ça dure, et franchement on ne voit pas trop les personnages évoluer ou au moins révéler des facettes un peu plus profondes que les clichés qu’ils incarnent. Liliane est toujours la même bourgeoise coincée un peu niaise qui parle avec une voix irritante et ne fait à peu près rien d’autre à l’écran que se livrer des tâches ménagères ; Raymond est toujours un archétype de vieux con misogyne, crade, obtus et pas très sympa ; Marion est toujours la même ado attardée un peu cruche qui cherche vaguement du boulot… Bref, ça n’avance pas, et le format n’aide pas. Pire, parfois, les mini-scènes et situations comiques prennent tellement le pas sur une éventuelle histoire des personnages que ceux-ci finissent par vivre des situations contradictoires d’un épisode à l’autre. Chouchou et Loulou ne sont pas tant des personnages que des incarnations archétypiques des deux faces d’un jeune couple trentenaire lambda ; mademoiselle peut alors être une féministe militante et vindicative dans un épisode, et une faible nunuche implorant l’aide de son homme viril dans l’épisode suivant, selon les besoins du gag du jour. Pour peu qu’on ne trouve déjà pas les clichés montrés à l’écran absolument hilarants, la répétitivité et le manque de cohérence peuvent au final s’avérer carrément rédhibitoires.
Bref, je suis pas le meilleur client de ce format de série comique semi-courte, que je trouve finalement sans réelle profondeur.
Mais quid de la nouvelle série du genre, En Famille, lancée ce soir pour, le temps d’un été (et plus si affinité) prendre le relais de Scènes de ménage, qui a offert à M6 une nouvelle heure de gloire pour sa case horaire de 20h10, laquelle a longtemps été moribonde à force de ne pas savoir reproduire le succès des sitcom US des années 90 (Une nounou d’enfer, Notre belle famille, chacune diffusées environ douze fois), avant de faire quasiment jeu égal, aujourd’hui, avec Poubelle la vie sur France 3 ? J’ai donc eu de premiers éléments de réponses, puisque j’ai assisté à une projection des premiers extraits de la série, et ensuite les comédiens et la prod’ ont répondu aux questions du parterre de blogueurs présents (c’est un peu toujours pareil, en fait, les évènements blogueurs).
Alors, comment dire… ? Bah c’est très clairement dans la veine de Modern Family, hein, mais apparemment c’est moyen assumé par la chaîne. Enfin si, la question a été abordée lors de la conférence, mais nous avons été gratifiés d’une réponse sur la défensive, façon « Nan mais en fait c’est Modern Family qui a copié sur En Famille (lol), le projet était dans les tuyaux chez nous bien avant que la série de Christopher Lloyd et Steven Levitan ne débarque sur ABC ». Bon, alors les gars, si c’est vrai, il fallait peut-être admettre que vous vous étiez fait doubler, ravaler votre fierté et remiser le projet dans ses cartons. Parce que là, ça ressemble au mieux à une parodie, au pire à un plagiat de Modern Family. Un sous-produit, en tout cas. Et comptez bien sur les réseaux sociaux, voire sur l’ensemble des téléspectateurs, pour y penser. C’est bien simple, c’est Modern Family, en français, adapté au format semi-court de Scènes de ménages (décors intérieurs uniquement, mini-scènes, interactions de 45 secondes entre les personnages au format blague) et en évitant de copier juste assez d’éléments de Modern Family pour que ce ne soit pas un ersatz trop grillé.
Parce que sinon, vraiment, tout y est. Le format mockumentary. Les interviews de personnages en aparté, juste avant une scène qui illustre leur déclaration (ou la contredit, selon les cas). Le patriarche de famille un peu bourru qui aime bien son gendre mais qui ne veut surtout pas que ça se voie (quand il parle, on croirait vraiment voir le Jay Pritchett français). Le gendre un peu gêné qui enchaîne les bides devant son beau-père, à la Phil Dunphy. La mère de famille un peu control freak, à la Claire Dunphy. La mère de famille divorcée marrante et vaguement hystéro, à la Gloria Pritchett. L’adolescente mignonne et manipulatrice visiblement plus intelligente que les autres membres de la famille, morphing d’Alex et de Haley Dunphy. Le grand dadet ado un peu bêta, savant mélange de Luke Dunphy et de Dylan… Alors certes, contrairement à Modern Family, il y a une mamie et il n’y a pas de couple gay. Mais sinon…
La bonne nouvelle pour En famille, c’est que c’est quand même pas trop mal fichu, les comédiens se sont amusés sur le tournage et ça se voit. Et dans la mesure où la VF de Modern Family (diffusée justement cet été sur… M6) (je me demande s’ils l’ont fait exprès ?) est une horreur qui donne envie de se jeter par la fenêtre, il est peut-être bon de proposer aux téléspectateurs une série de ce type en français. Laissons Modern Family à sa VO et à ses vrais fans, qui regardent de toute façon la série en VOST et en temps réel par rapport à la diffusion américaine, et offrons aux téléspectateurs de M6 une vraie création originale. Le défi de M6 dans les prochaines semaines ? Faire oublier cette filiation un peu trop évidente avec la série d’ABC, et se servir de ces ingrédients certes similaires pour proposer à ses téléspectateurs une vraie création comique originale, en espérant que le public adhère. Ce qui n’est finalement pas mission impossible. Va savoir si les prochains épisodes de la série ne me donneront pas tort.

Patron Incognito, ou Pékin Express au pays du SMIC

L’autre soir, parce qu’on ne change pas une équipe qui gagne (mais qui gagne quoi, au juste ?) (ah si, moi je gagne des trucs à dire) (avoue que ça vaut la peine) (par contre, chez M6, je sais pas s’ils vont continuer à m’inviter après ce post) (je te redirai), j’ai passé une nouvelle soirée chez M6 à me gaver de champagne et de petits fours découvrir le premier épisode de Patron Incognito, l’adaptation française de Undercover Boss. Il y avait le premier patron à avoir joué le jeu de l’émission, Jean-Claude Puerto (Ucar), et des représentants de la chaîne et d’Endemol, prêts à attiser notre enthousiasme ou, le cas échéant, à tempérer nos critiques. Moi, comme d’hab’, j’étais silencieux, je ne sais jamais trop quoi penser sur le coup en découvrant une émission. Mais là, j’ai été fort étonné de constater à quel point les blogueurs présents semblaient adhérer. Soit c’était le meilleur parterre de mange-boules téléphages de Paris, soit M6 tient là un concept fort pour sa grille de prime-time. Comme, en ce qui me concerne, je suis rarement d’un enthousiasme pur et simple, j’ai fait des pour et des contre. Parce que, si je suis vraisemblablement dans la cible de certains programmes de la six, certains me passent complètement au-dessus. Pour Patron Incognito, je me cherche encore.

CONTRE
Le pitch : on grime le patron en CSP- à cheveux gras et on l’envoie au bas de l’échelle hiérarchique de sa boîte (là où personne ne le voit jamais en vrai) pour qu’il subisse une formation professionnelle pour chômeurs de longue durée. Bon déjà, au départ, je trouve le concept un peu tendancieux. Je veux dire, on envoie un patron, qui est déjà de facto dans une position de force face à ses employés, les observer et les jauger sans qu’ils en soient conscients. Il y a clairement un risque que le patron participant perçoive son aventure comme une infiltration, avec possibilité de régler ses comptes hors antenne avec les salariés qui lui auront déplu, même s’il n’est a priori pas dans l’émission pour chercher des dysfonctionnements et des fautifs. Caméras ou pas, l’employé est dupé. Il croit avoir affaire à un sosie de François Damiens chômeur de longue durée à qui il peut parler comme à un quinquagénaire à la ramasse qui tient là sa dernière chance de réinsertion professionnelle avant la marginalisation, alors qu’en fait, il parle à quelqu’un qui a un pouvoir énorme sur lui. C’est ce décalage, pervers et apparemment complètement éludé par la production, qui tient en haleine pendant tout le programme : quelle tête les pauvres salariés floués vont-ils tirer au moment du reveal ? C’est un peu pour la même raison qu’on regardait Greg le millionnaire ou Mon Incroyable Fiancé (à la grande époque) : pour la supercherie, et donc pour voir si ça va partir en vrille dans les cinq dernières minutes de l’émission. Evidemment, ces cinq dernières minutes, qui se font longtemps attendre, doivent être compensées par un déroulé rythmé, marrant, voire outrancier. Et c’est là l’un des premiers biais de Patron Incognito, pas tant dans son éthique que dans son fonctionnement : le patron incognito ne peut pas se montrer outrancier, imbuvable, invivable. Le but n’est pas de se faire virer, déjà. Et surtout, c’est son image et celle de sa boîte qu’il engage dans l’émission : il ne peut donc pas faire des conneries exprès, saboter son boulot, pousser son formateur à bout… Ce qui fait justement le sel de ce genre de programme, en principe. Du coup, durant les journées de formation du patron, on s’ennuie poliment. Il peut bien jouer la comédie et faire semblant deux minutes d’être à la ramasse (voire se planter un peu dès qu’on lui colle une tâche manuelle dans les pattes), en vrai, il est capable de répondre au téléphone correctement ou de connaître les conditions générales de ventes de l’établissement si on lui demande. Il maîtrise à peu près les métiers de sa boîte, même à une dizaine d’étages sous son échelon hiérarchique. Encore heureux en un sens. Bref, du fait qu’ils engagent leur image et celle de leur boîte, les patrons participant à l’émission ne pourront pas faire du sabotage golri pour qu’on se marre un peu.
Du coup, et pour donner un semblant d’amusement et de rythme à l’émission, on se reporte sur l’autre protagoniste de l’émission : le salarié formateur, un peu floué dans cette histoire et utilisé pour donner un caution humaine à l’émission. Car Patron Incognito, ce n’est pas, au moins dans l’intention affichée, une déclinaison de Cauchemar en cuisine ou de C’est du propre au pays du management : il n’y a pas d’enjeu d’amélioration de la situation professionnelle décrite, pas de constat alarmant, pas de catastrophisme à déplorer dans les process de travail (il y aurait probablement eu beaucoup moins de patrons pour participer si ça avait été le cas). Nan, en fait, c’est plutôt un Pékin Express chez les smicards. On prend le cliché du grand patron millionnaire dans sa tour d’ivoire, et on l’envoie dans « la réalité du terrain », se confronter à des « vrais gens », faire des « rencontres ». Un peu comme les Français replets qui galèrent en auto-stop sur des routes hostiles et réclament le gîte et le couvert à des familles du quart-monde dans Pékin Express, et qui sont très émus de constater… qu’on les leur donne (même quand ils trouvent la nourriture dégueu). Dans Patron Incognito, les patrons constateront donc avec émotion qu’un employé de comptoir peut être sympa malgré la pression de la clientèle, qu’une femme de ménage peut être généreuse malgré son smic, qu’un technicien peut kiffer son boulot répétitif, le seul qu’il sache faire de toute façon. Bah ouais, c’est des vrais gens, quoi. Plus étonnant encore, les salariés font bien leur boulot, consciencieusement. Tu m’étonnes cousine, c’est pas non plus comme s’ils pouvaient se permettre de le perdre, leur boulot.
Au final, et à concentrer l’attention sur ces autochtones de la France d’en bas pour contrebalancer l’absence de véritables actions intéressantes du patron (lequel observe et cherche à ne pas se faire gauler, plus qu’autre chose), il y a un « ton » à la M6 dans le programme, de cette manière de monter l’émission qui rappelle un peu L’Amour est dans le pré : on insiste un peu lourdement sur les caractéristiques lolesques du CSP-, ou de l’image qu’on s’en fait quand on est un blogueur parisien vautré devant la six en attendant que le dernier épisode de Mad Men ait fini de se charger, avec les illustrations sonores comiques issues de la B.O de Desperate Housewives pour qu’on comprenne le message codé (le paysan / salarié du bas de l’échelle a un caractère et des habitudes rustiques, rions donc un peu de ces us atypiques, hu hu). Cela va du gars qui insiste pour bien nettoyer les voitures de location avec la lingette qui « sent bon » (lol ?) aux astuces un peu baroques de la femme de ménage pour passer la serpillère, en passant par les allusions « émotion » lourdingues à l’enfance du patron qui avait des parents normaux et n’était donc pas millionnaire, le pauvre… En se refusant les ressorts (comiques, trash, verbaux) qui auraient pu rendre l’émission franchement buzzante, Patron Incognito se limite à une sage déclinaison de sa version anglo-saxonne, parvenant mal à cacher le cynisme glaçant qui se cache derrière son idée directrice : surfer sur la crise et la haine des patrons d’un côté, sur le choc des cultures façon safari et la moquerie à l’égard des travailleurs peu qualifiés de l’autre…
POUR
Rien n’est jamais totalement anodin dans l’arrivée d’une nouvelle émission sur une antenne de télévision, a fortiori sur une antenne hertzienne. Patron Incognito, c’est l’émission de la crise, on le pige dès les premières secondes. Car si ces derniers mois ont mis à jour une chose dans nos sociétés occidentales, c’est bien cela : la haine des riches, de la finance, de ceux qui ont réussi, du partage inégal de l’abondance occidentale, dans un contexte où l’on nous promet l’éboulement de l’Europe d’un jour à l’autre et où la conscience de notre précarité le dispute à une colère sourde. Se payer une tranche de patron, quel kiff cela peut alors devenir…
C’est le pitch vendu par la prod’ de l’émission : un patron quitte son train de vie et son confort pour quelques jours pour descendre en bas de l’échelle de sa propre boîte et apprendre les boulots les moins qualifiés pratiqués par son entreprise. On aurait préféré qu’il fasse ça dans une autre boîte que la sienne, pour éviter les biais évoqués plus haut, mais on peut imaginer que pour des questions d’images et d’accords entre les boîtes, ç’aurait été encore plus compliqué à mettre en place. La jubilation du public est donc censée venir de cela : voir quelqu’un chuter dans l’échelle sociale de manière vertigineuse, être forcé de côtoyer un milieu et des conditions de vie qu’il ne connaît pas, ou plus… et comme il s’agit du monde du travail, c’est l’occasion de le voir prendre du recul sur des process, des objectifs, des manières de travailler dont il a pris la décision. En ce sens, l’émission a un (petit) rôle pédagogique, auprès des patrons participants notamment (qui prenaient apparemment un max de notes, chaque soir dans leur hôtel entre deux journées de tournage, pour améliorer les conditions de travail qu’ils observaient sur le terrain). Evidemment, les patrons ne peuvent pas non plus en faire des caisses sur cet aspect, qui sous-entendrait, aux yeux de tous, qu’ils ont pris de mauvaises décisions sans correspondance avec la réalité du terrain, ou bien que les doléances du « petit personnel » remontent rarement jusque dans les hautes sphères managériales. Mais rien que le fait de savoir que l’émission peut avoir cette vertu, c’est déjà bien.
Et puis, évidemment, il y a l’aspect humain. Pas forcément le portrait lourdingue de self-made man présenté en début d’émission pour dire grosso modo que Jean-Claude Puerto et Donald Trump c’est pareil, mais plutôt le visage qui se révèle involontairement au cours de l’expérience. Un patron un peu trop à l’aise pour être crédible en chômeur de longue durée frappé par la rudesse de l’existence, trop décontracté pour avoir l’air précaire, trop déconnecté des tâches manuelles pour être capable de coller un autocollant correctement, trop grande gueule pour se laisser driver sans sourciller par un gamin de 22 ans qui gagne un pourcent de son salaire… Bref, Patron Incognito met aussi des patrons face à une réalité sociale à laquelle ils ne peuvent/veulent pas s’identifier, et donne quelques visages réels à une vérité : sans les centaines de Robert et de Micheline au SMIC qui font tourner sa boîte, Jean-Claude Puerto serait bien embêté. Même si, et c’est bien normal, son discours corporate consiste avant tout à mettre en avant les postes qualifiés et les salaires sympas que sa boîte offre à notre douce France pour nourrir ses bassins d’emplois.
L’art du déguisement et ses conséquences sont aussi l’une des révélations de l’émission, qui joue avec une certaine justesse sur ce mécanisme social courant : l’habit fait le moine. Alors que leur patron est une figure assez médiatisée, présent sur les flyers publicitaires et tout, les employés semblent ressentir un véritable blocage face à l’idée qu’il puisse porter autre chose qu’un costume trois pièces. Même lorsqu’ils se rendent compte d’une ressemblance, cela ne sème pas de doute chez eux. No way que Christian, le plouc à cheveux gras, parka crade et lunettes de Francis Heaulmes, ait quelque chose à voir avec Jean-Claude Puerto, même s’il y a une ressemblance : les employés n’imaginent même pas une seconde que ce soit autre chose qu’une coïncidence. Ça me rappelle un roman d’Agatha Christie, La Mort dans les Nuages – Death In The Clouds (spoiler inside), où une passagère d’avion se faisait tuer à son siège, sans que personne n’ait rien capté d’anormal ni vu quelqu’un lui passer devant. En fait, le coupable avait juste mis une veste similaire à celle portée par le steward de l’avion et était passé tranquilou dans l’allée centrale pour aller occire la malheureuse. Parce que l’uniforme, c’est primordial. C’est ce qui va faire que, malgré toi, tu vas regarder une personne dans les yeux ou pas, la voir passer devant toi ou considérer qu’elle fait plus ou moins partie du mobilier. C’est un peu pareil pour Jean-Claude Puerto avec sa parka de docker crasseux et son bonnet de semi-clochard. Il y avait en fait peu de chances que quelqu’un le regarde vraiment, encore moins au point de relever une vague ressemblance avec le PDG de la boîte. Dans une vie quotidienne où l’on croise rarement le regard d’une caissière ou d’un voisin de métro, c’est assez frappant.
Je ne sais pas encore si je regarderai l’émission ce soir, mais en tout cas, vu les réactions que cela suscite, M6 tient peut-être un succès surprise à la Un dîner presque parfait : le programme qui tombe à pic, qui occupe un créneau jusque-là peu exploité et dont les téléspectateurs étaient demandeurs sans le savoir. Un peu comme la cuisine, notre boulot, avec tout ce qu’il contient d’affect et de poids (salaire, temps passé, rapport à la précarité, rapport à la hiérarchie, plaisir, fatigue, stress, etc.) est un sujet qui semble faire beaucoup réagir. La question demeure : Patron Incognito te fera-t-il bien réagir ?

Pékin Express, l’émission qui ne va plus à Pékin depuis longtemps

L’autre jour, M6 (oui, encore eux) (tu vas finir par croire que je bosse chez eux) (mais en fait non) m’a invité à découvrir en avant-première les premières images de la nouvelle saison de Pékin Express : Pékin Express – La route des Grands Fauves. Pékin Express en Afrique, quoi. La 7ème saison, si j’ai bien suivi. C’est que le programme tient le coup, dis donc. Combien de jeux plus ou moins identifiés « télé-réalité » (enfin, un truc où on suit des vrais gens semaine après semaine et où il y a des éliminations, quoi) peuvent se targuer de cette longévité aujourd’hui ? Koh-Lala, et c’est à peu près tout. C’est que les téléspectateurs doivent aimer.

Moi, je t’avoue que je regarde pas trop Pékin Express. Outre le fait que les candidats sont désormais castés selon deux catégories caricaturales (en gros, les sportifs qui dominent la compétition et les boulets qui font office de bons clients en se galérant de manière télégénique et, si on a un peu de bol, en maugréant des trucs crypto-racistes à l’encontre des automobilistes qui ne comprennent pas leurs consignes de route), j’ai toujours été un peu gêné par le côté carte postale de cet Amazing Race français. C’est probablement pareil partout ailleurs (le concept est développé en Espagne, aux Pays-Bas, etc.), mais les longs plans touristiques sur les jolis paysages sauvages et les ch’tites n’enfants pauvres qui sourient avec leurs dents de traviole parce qu’ils sont heureux « même s’ils n’ont rien, alors que chez nous on est toujours préoccupés par des choses matérielles, et moi j’trouve ça trop émouvant t’vois »… bah moi ça me gave. Je trouve ça un peu condescendant, et je trouve que ça véhicule maladroitement le message que les pays sous-développés sont bien méritants quand même, mais que verser une larmichette d’émotion pour eux devant sa télé c’est déjà pas si mal. Bref, mettre le nez chaque semaine dans ma culpabilité judéo-chrétienne de vivre en occident, j’ai moyennement envie.
Mais ça ne m’a pas empêché de me rendre à cette sympathique soirée de présentation avec trois quarts d’heure de retard, alléché par la perspective de manger des petits fours rencontrer Stéphane Rotenberg (nu). Et pis faut dire que ça m’intéresse toujours, moi, de savoir des trucs en avance, de découvrir comment ça se passe de l’autre côté de la caméra, toussa.
Alors bon, maintenant, clairement, tu trouves la plupart des infos « exclusives » et des trucs qu’on a sus « en avance » sur la page Facebook de l’émission, hein. N’empêche, écouter les explications et anecdotes de Stéphane Rotenberg (nu) sur les coulisses de l’émission, c’était quand même vachement bien.
Donc, cette année, Pékin Express a décidé de ne pas caster de couple d’amoureux sportifs ou de duos père-fils fans de randonnée, soit exactement le genre de candidats programmés pour survoler la compétition, se retrouver en finale et, du coup, flinguer un bout non négligeable du suspense. A la place, et probablement pour compenser cette absence de sportivité insolente par des moments forts et par de télégéniques séquences « émotion » bonnes pour le Zapping, il n’y a donc pratiquement que des « bons clients ».
Je n’ai pas retenu toutes les têtes, et encore moins les noms, tu penses bien, mais on a les habituels couple de retraité, duo d’inconnus qui ne se sont jamais rencontrés avant l’émission et dont on espère secrètement qu’ils vont soit s’entretuer soit coucher ensemble (cette année, avec César le sosie de Barracuda et Denis qui trouve qu’il a le même brushing que Claude François, M6 comptait probablement plutôt sur la deuxième option), jeune couple cromeugnon qui s’offre une aventure roots avant de pondre, les bourges supposément empotés (au seul motif qu’ils ont du fric) (mais qui devraient, comme chaque duo de bourges dans Pékin Express, se débrouiller très correctement), le duo mère-fille… Que des classiques, en somme, mais avec de fortes personnalités qui, rapidement, craqueront, pleureront devant les ch’tites n’enfants pauvres-mais-qui-sont-heureux-quand-même et gueuleront sur leur binôme au bout de deux heures d’auto-stop infructueux, avant de louer, au final, les vertus de cette aventure humaine qu’ils « n’oublieront jamais » et le dépassement de soi permis par une telle émission. Soit la raison d’être de Pékin Express.
Bref, rien de bien révolutionnaire, si ce n’est un ou deux nouveaux gadgets pour pimenter les immunités et éliminations (notamment le « dossard vert » dont l’émission devrait causer dès ce soir). 
La seule révolution, en fait, cette année, c’est que la production s’est galérée à mettre en place un parcours correct pour les candidats. Parce que se parcourir l’Afrique, du Nord au Sud, en longeant la côte Atlantique (blindée d’anciennes colonies françaises, et donc de populations francophones), c’était trop facile, la production a pris la très logique décision de faire route du côté Est du continent, côté Pacifique, donc. Tu sais, là où il y a l’Egypte… la Somalie… le Darfour… Bref, que des pays où c’est une super idée de faire de l’auto-stop avec des caméras de télévision. Du coup, n’arrivant pas à trouver 10.000 kilomètres de route (la distance symbolique à parcourir dans l’émission) continue sans tomber sur un coupe-gorge ou juste sur un pays qui ne voulait pas d’eux, la prod’ a décidé, pour la première fois, de faire des ponts aériens. Tout d’abord entre l’Egypte et le Kenya (en gros, pour éviter le Soudan et la Somalie), puis entre la Tanzanie et l’Afrique du Sud (en gros, pour éviter le Zimbabwe). Les candidats de Pékin Express vont donc prendre l’avion pendant l’aventure, ce qui est à la fois normal (parce qu’on a pas envie qu’ils meurent, hein) et un peu bizarre dans un concept qui se résume depuis un peu plus de cinq ans à « sac à dos, auto-stop et 1 euro par jour ». Mais bon, il faut bien faire des concessions.
Je ne me rendais pas forcément compte, non plus, de l’infrastructure entourant l’émission. Les centaines d’heures de rush tournées sur place et coupées puis montées à Paris. Les équipes qui installent les jeux d’immunité avant l’arrivée des candidats. Les équipes qui rangent une fois que les candidats sont repartis. Les cameramen qui suivent les candidats partout (même dans les bagnoles) (l’émission le met rarement en avant, mais les duos de candidats ne font pas de l’auto-stop pour deux, mais bien pour trois personnes : eux-mêmes et leur cameraman)… Bref, je ne m’en rendais pas compte, mais Pékin Express est une émission derrière laquelle il y a un boulot et (surtout) un fric de dingue. Et c’était vraiment très intéressant d’être mis face à cette réalité-là. Non pas que la réalité des familles africaines qui hébergent gratuitement de grassouillets européens qui trouveront en substance leurs chambres un peu sales et leurs salles de bain rudimentaires ne soit pas intéressante, mais franchement, le plus intéressant dans cette histoire c’est encore le périple. Le concept d’émission « itinérante », sans plateau et sans confort, on pourrait croire que c’est plus simple. Mais en fait, si on ne veut pas que le rendu télévisé soit cheap, il faut mobiliser 120 personnes autour de la douzaine de clampins qui font du stop. Ce qui est vertigineux, je trouve.
Tout ça pour dire que je jetterai sûrement un œil ce soir à Pékin Express, au moins pour voir les candidats se balader dans les prémices de la révolution égyptienne sans rien y capter. Et aussi pour souligner que je suis dégoûté de n’avoir réussi à choper que trois petits fours pendant la présentation.