tout n’ira plus jamais bien

Je n’avais pas vraiment pensé à ce que ça me ferait d’apprendre que ma grand-mère est morte. Je savais qu’il y aurait des obsèques, et qu’enfin la succession allait se régler, ce qui permettrait à des frères et soeurs coincés ensemble dans des indivisions, des nues propriétés et des usufruits, d’enfin prendre leur part et de se séparer formellement. Je savais que ce serait la fin d’un chapitre de ma vie familiale, avec des gens qui ont été très présents dans mon enfance mais très absents de ma vie adulte, depuis que le décès accidentel de mon grand-père, quand j’avais dix-neuf ans, a révélé et exacerbé des tensions et des jalousies qui dormaient depuis des décennies au moment où il a fallu “distribuer” le patrimoine. Mais je n’avais pas pensé à ce que me ferait l’information elle-même. Ma grand-mère, mon dernier grand-parent en vie, est morte. Lorsque ma mère me l’a dit par SMS, j’étais sorti faire une course au supermarché. Course que j’ai faite sans la moindre réaction à l’information, au point que j’avais presque oublié quand j’y ai repensé trente minutes plus tard. Ah oui c’est vrai, elle est partie. À quinze jours des quatre-vingt-dix-huit and. Bon, on n’a pas de date pour les obsèques pour l’instant. Qui va d’en occuper d’ailleurs ? Certainement pas mon père. On verra ces prochains jours. C’est triste tout ça. Mais ça n’a pas non plus d’impact sur ma vie quotidienne. Les choses vont rester les mêmes. Empirer un peu, peut-être. Quand j’ai croisé ma cousine il y a quelques semaines, elle m’a dit que c’était probablement bientôt fini. Elle a dû le sentir. C’était la seule d’entre nous à aller à l’EHPAD régulièrement. Elle a certainement senti son état se dégrader. En fin de compte, avec ma grand-mère, pour moi, cela se termine comme ça s’est déroulé : à moitié clair, un peu en deça de ce qu’on pouvait imaginer. Il y a la dernière fois où je l’ai vue, il y a un mois, squelettique et recroquevillée sous ses couvertures sur son lit, si profondément endormie que mon père et moi n’avons pas réussi à la réveiller. Et il y a la dernière fois qu’elle m’a vu, il y a deux ans, quand elle semblait si triste et si frustrée de ce qu’était devenue sa vie, seule sur un lit en maison de retraite à ne plus pouvoir ni entendre ni marcher. Elle savait que j’allais repartir en Californie quelques jours plus tard. Au moment où je prenais congé, elle m’a demandé d’approcher. Elle a saisi ma main et, les larmes aux yeux, m’a dit “Tu sais que c’est la dernière fois que je te vois, n’est-ce pas ?”. Je lui ai dit mais non, je reviendrai. Mais je n’en savais rien. Je savais qu’elle avait peut-être raison. Et elle a bien eu raison, à moitié. Je l’ai revue, endormie. Elle ne m’a jamais revu. Se souvenait-elle seulement de nous ? Pourquoi les choses sont-elles toujours “à moitié” ?

Laisser un commentaire

Votre courriel ne sera pas publiée. Les champs Nom et Courriel sont obligatoires.

*