la peine des autres

C’est tentant, quand on cherche un job, de sombrer dans la dépression. Non pas qu’on sombre volontairement, d’ailleurs, c’est juste que le stress, l’épée de Damoclès au-dessus de notre tête, les jours qui défilent et se ressemblent, la mélancolie et la progressive dévalorisation de soi finissent par nous faire flinguer le peu de structures de nos journées. On se couche à pas d’heure, on fait des insomnies en pensant à l’absence de futur, on met en place des routines et on s’y tient jusqu’à ce que l’on se dise que ça ne change rien, qu’on va juste postuler dans le même silence. On a les cartes en main, en partie, mais on sait qu’on ne va décider de rien, au final. Quelqu’un, un jour, va nous choisir, peut-être, et on ne peut pas le faire à sa place. Tout ce qu’on peut faire c’est se rendre visible, continuer à postuler, à aller à des entretiens, à rencontrer des gens et à ne pas avoir trop l’air de quémander. On déprime parce que ça n’avance pas comme on veut, parce que notre valeur est indexée à notre revenu, parce que notre ego est flingué. Mais en fin de compte ce n’est que de l’ego meurtri, tout ça. En tout cas dans mon cas. Il y a des moments difficiles, une tension certaine avec mes parents, mais au moins je ne suis pas à la rue ni face à un compte à rebours implacable. Ces derniers jours j’ai vu des personnes, avec lesquelles mes relations se résument désormais aux réseaux sociaux, poster sur ce qui leur arrive, et je me dis que mon apathie et ma torpeur dépressive ne sont pas forcément les épreuves les plus difficiles que la vie a en réserve pour moi. Les reins de Timothy sont en train de le lâcher, il est en dialyse. La mère de Florence est morte. David a dû déménager et changer d’État parce que son loyer était devenu ingérable à San Francisco. D’autres vies que la mienne sont bouleversées sans avoir nécessairement les mêmes privilèges que moi. Pourtant, et parce que c’est toujours plus facile de regarder tout cela de loin et avec du recul quand ce n’est pas votre propre vie, je suis confiant pour eux et je sais qu’ils vont rebondir, qu’ils vont se battre et que la vie ne s’arrêtera pas là pour eux. Je pense particulièrement à Tim, parce que dans son cas c’est la santé, et que malheureusement c’est le plus aléatoire. Je savais qu’il avait des problèmes de santé, mais je n’ai découvert que récemment que ça s’était aggravé. Et ça m’a brisé le cœur parce que c’est l’une des personnes les plus douces, gentilles et ouvertes d’esprit que je connaisse, et parce qu’il a tant à offrir à ce monde. Cela me tue de l’imaginer souffrir et regarder sa vie s’effriter. Je lui ai envoyé un message pour lui dire que je pense à lui et que je l’aime, et que même sans être croyant c’est peut-être ce qui se rapproche le plus de prières, pour moi. La peine des autres, elle nous rappelle que la nôtre est réelle, mais que tout le monde traverse des choses dures tout le temps, et que parfois il nous reste un peu d’énergie et d’attention, un surplus d’amour, une ressource insoupçonnée de bande passante pour quelqu’un d’autre que nous-mêmes, pour quelque chose d’autre que ce qui nous accable.

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