est-ce encore une vie

On me parle beaucoup de ma grand-mère, ces jours-ci. A la faveur d’une démarche administrative, il a fallu que mon père aille la voir à l’EHPAD, et puisque je suis le “modéré” de la famille qui accepte encore d’adresser la parole aux membres de la famille élargie sans que ça vire au pugilat, c’est moi qui l’ai accompagné. Je sais que ma grand-mère n’est plus ce qu’elle était. Elle va avoir 98 ans dans quelques semaines, et elle est en EHPAD depuis quelques années, après deux fractures du col du fémur dont elle ne s’est jamais vraiment remise, perdant l’essentiel de sa force musculaire et de sa mobilité. Elle est devenue partiellement sourde, et elle se plaint continuellement lorsqu’elle est éveillée, sur son lit, mourant d’ennui et pleurant son ancienne vie et le peu de famille qui se préoccupe encore d’elle. Honnêtement, ça a l’air horrible. Est-ce encore une vie ? Même en imaginant être une feignasse de compét’ et adorer pioncer à longueur de temps, il y a de quoi devenir dingue au bout de quelques années à ce régime. Elle dormait à poings fermés. Nous avons essayé de la réveiller en l’appelant, mais sa surdité devait l’empêcher de nous entendre. Je lui ai un peu secoué l’épaule, mais elle est vraiment devenue squelettique, alors je n’y suis pas allé trop fort. Vu qu’elle ne se réveillait pas, nous sommes allés voir une des infirmières, qui nous a dit qu’elle était dans un jour “sans” et qu’elle allait probablement dormir jusqu’au soir. Alors on a renoncé et on l’a laissé dormir. Je n’ai vu que son visage ridé et émacié, ses yeux fermés et pourtant tristes, et la forme désormais minuscule de son corps décharné sous les couvertures. 

Je n’ai pas une relation simple avec ma grand-mère. Comme beaucoup d’autres dans ma famille, je trouve qu’elle a pris des décisions pour le moins discutables qui ont influé sur nos vies, qu’elle a pris parti dans des disputes d’héritage qui ont laissé des traces amères chez tout le monde, qu’elle a manifesté au mieux de la maladresse et au pire un certain dédain pour certains de ses enfants et petits-enfants au profit des autres. Quand je me suis marié, elle a eu des mots désagréables sur mon orientation sexuelle, sur la honte infligée à mon père, ou sur mon mari à l’époque, qu’elle ne m’a jamais dit en face mais qui m’ont été rapportés. Je l’avais raconté ici. Je ne suis pas partisan de “tendre l’autre joue”, mais je crois que je suis assez détaché d’elle (et de l’ensemble des conflits familiaux) pour m’en foutre poliment, et être capable de la laisser à sa place sans bouillir de rage : elle n’est pas présente dans mon quotidien et je ne prends pas son avis pour argent comptant, ni pour une “humiliation” qui m’aurait été infligée. Je le prends pour ce qu’il est : son avis. Et je n’en attends ni moins ni plus d’une vieille dame née dans les années 1920 et issue de la bourgeoisie agricole conservatrice. Evidemment que ma vie de pédé gauchiste ne va pas obtenir un sceau d’approbation de sa part. Ce n’est tout simplement pas un combat à mener, alors je ne le mène pas. Je m’en fous. Je me doute qu’elle regarde ma vie avec un certain mépris parce que ça ne correspond pas à ses valeurs. De toute façon je n’ai jamais été son petit-fils préféré. Alors je m’en fous. Je n’en attends rien. Et cela me procure une certaine forme de paix. Une paix qui me permet de regarder ce qu’est devenu sa vie aujourd’hui avec une forme de commisération, de tristesse toute familiale, de constater que « tout ça pour ça ». Mais cela me met dans cette position un peu étrange où personne d’autre, dans la famille, ne se trouve : celle d’une certaine indifférence polie et un peu navrée, celle d’être encore capable de regarder tout cela avec tristesse plutôt qu’avec colère, tout en étant sommé par tout le monde d’être beaucoup plus en colère et beaucoup moins “hors sol” que j’en ai l’air.

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