Cette semaine, j’ai dîné avec Brett. C’était la première fois que je le voyais depuis que je lui avais annoncé, trois semaines avant, que j’allais rentrer en France, en juin. Brett, c’est une connaissance de mon ex. Lorsque je l’ai rencontré pour la première fois, en 2023, la jalousie maladive et le travail de sape de ma confiance en moi par mon copain d’alors venaient de commencer. Les premières crises en public pour avoir répondu poliment à un mec qui me disait bonjour à une soirée ou pour avoir par malheur croisé un regard dans la rue avaient déjà eu lieu, et sans trop comprendre la mécanique en marche je me sentais déjà fautif. C’était la Lazy Bear Week, et cette semaine de pool parties et de socialisation avec des gays américains ressemblait à un champ de mines. Lorsque mon copain m’a présenté Brett à une fête, j’étais déjà bien conditionné à me tenir à carreau et à éviter de me montrer trop souriant ou avenant avec qui que ce soit, y compris ses potes, pour éviter une soufflante. Alors j’ai dit bonjour à Brett, deux banalités, puis je les ai laissé discuter et je suis resté assis au bord de la piscine en prenant soin de regarder l’eau sans croiser un regard. Peine perdue puisque trois minutes plus tard un autre mec est venu complimenter un de mes tatouages et m’en parler pendant trente secondes, ce qui m’a valu de me faire incendier juste après pour « laisser ce mec te draguer ». Quel enfer, déjà, quand j’y repense.
Quand j’ai emménagé à San Francisco un an plus tard, je n’ai pas revu Brett. Mon ex m’isolait largement de toutes ses connexions sociales, surtout celles qui prenaient racine dans le milieu gay et dans les soirées. Brett était avant tout un pote de bars et de bear weeks pour lui. Donc probablement pas vraiment une fréquentation qu’il jugeait acceptable pour moi.
Je n’ai en fait recroisé Brett que quelques mois après la rupture, dans une soirée. Je l’ai immédiatement reconnu et, plus étonnant, il m’a reconnu aussi. Je ne pensais pas qu’il se souviendrait de moi. Mais bien sûr, j’avais tellement été exhibé comme un trophée sur l’Instagram de mon ex qu’il n’avait probablement pas vu mon visage qu’une fois, près de deux ans avant. Pour autant, il ignorait que je vivais là. C’est dire à quel point ma présence en Californie depuis des mois avait été un secret domestique bien gardé.
Pour autant, il se souvenait. Notamment d’à quel point il m’avait trouvé intéressant mais étrangement peu loquace en 2023. Il ignorait tout. Ce qui n’est pas étonnant.
Brett est rapidement devenu un des visages familiers sur lesquels je pouvais m’appuyer ici. Son calme, sa patience, sa bienveillance, son absence totale de jugement ou de malice, sont devenus de beaux souvenirs dans une ville où j’en manquais cruellement jusqu’alors. C’est probablement l’une des meilleures personnes que j’aie rencontré ici. Comme toute amitié qui naît à un âge comme le nôtre, ce n’est pas devenu aussi intense et quotidien que si nous avions dix-huit ans. Les adultes sont des gens occupés. Ils ont déjà leurs amis, leur job, leur vie bien chargée. Ce n’est pas simple de faire de la place à une nouvelle personne. Alors j’ai accepté les quelques moments de disponibilité qu’il avait à consacrer à un nouvel ami, heureux de les recevoir. C’est lui qui a été mon invité à ma remise de diplôme il y a un an, et cela me semblait tout naturel. Tout occupé qu’il soit, il a su être là quand ça comptait, et il a joué son rôle dans mon chemin vers la guérison après deux années particulièrement rudes et traumatisantes.
Lorsque nous avons fini de dîner, cette semaine, nous sommes sortis du restaurant, et en attendant son Uber, sur Valencia Street, il m’a dit qu’il était triste que je m’en aille, qu’il pensait que j’aurais davantage de temps ici, qu’il aurait plus de temps avec moi, et que j’étais quelqu’un de bien. Il m’a pris dans ses bras, a posé sa tête sur mon épaule, et j’ai senti son corps sangloter. Cela m’a touché plus que je ne saurais le dire. Je ne sais pas si ces trois dernières années de ma vie m’auront apporté quelque chose, professionnellement. Personnellement aussi, les dégâts sont nombreux. Mais pour quelqu’un, quelque part, mon passage ici a compté. C’est mon ami, il m’a vu, et il a trouvé que j’avais de la valeur. Même si c’est faux. Même si on passe à autre chose dans deux mois. Même si on oublie. Son sanglot me l’a rappelé. Il y a eu quelqu’un, ici, qui m’a vu, et qui n’en a pas eu rien à foutre. C’est une première consolation.
Matoo
mai 11, 2026 at 9:51Avec en plus cette manie américaine de cultiver des amitiés superficielles (ce qui a aussi l’avantage de rapidement faire connaissance et lier « en société »), là au moins tu sais qu’il tenait à toi, c’est chou ça !! :))
(Sinon quand j’ai lu « Brett », j’ai bien sûr immédiatement pensé à Brad et Bendaaâââa.)